"Merci mon Père de révéler aux petits ce que vous avez dissimulé aux
sages et aux intelligents." Les sages et les intelligents, depuis, se
sont bien vengés : à force de concasser les Evangiles, ils en ont fait
un petit tas de pièces et de morceaux trop hétéroclites pour signifier
quoi que ce soit...
Mais ils n'auront pas le dernier mot ! René Girard pense, comme Simone Weil, que les Evangiles sont une
avant d'être une théorie de Dieu. Une carte des violences où son orgueil et son envie enferment l'humanité.
Découvrir
cette théorie de l'homme et l'accepter, c'est rendre vie aux grands
thèmes évangéliques relatifs au mal, oubliés et évacués par les croyants
- de Satan à l'apocalypse. C'est également ressusciter l'idée de la
Bible tout entière comme
du Christ.
Ainsi les
Evangiles, loin d'être "un mythe semblable à tous les autres", comme on
le répète à l'envi depuis deux siècles, seraient la clef de toute
mythologie derrière nous, et au-devant de nous, de l'histoire inouïe qui
nous attend. Dans le dépérissement de toutes les pensées modernes,
est-ce que seules les Ecritures Saintes tiendraient debout ?
Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, fraîchement diplômé de
l'Ecole des chartes, René Girard part en pionnier pour les Etats-Unis
afin d'y enseigner le français. Là, obligé de «publier pour ne pas
périr», il se penche sur la littérature et le roman, mais, non formé à
ces disciplines, il s'inscrit d'emblée hors du courant formaliste et
sort des sentiers battus. Il découvre, de fil en aiguille, des traits
communs psychologiques, sociologiques, et développe la thèse du désir
mimétique, c'est-à-dire une explication globale du conflit dans nos
sociétés, fondée sur l'analyse du rôle central du bouc émissaire. L'aura
qu'il acquiert ainsi lui permet depuis de s'imposer comme l'un des
rares «anthropologues de la religion». Il publie aujourd'hui une suite à
son travail, Je vois Satan tomber comme l'éclair (Grasset), qui apporte
une réflexion très originale sur le bilan de deux millénaires de
christianisme.
Vous avez pratiquement inventé une curieuse discipline:
l'anthropologie de la religion. Pouvez-vous nous en donner une
définition simple?
L'anthropologie que je cherche à développer est spécifique à la
religion. Elle est fondée sur le meurtre fondateur et tout ce qui
s'ensuit. A partir de là, je m'intéresse aux règles originelles de notre
culture, qui essentiellement repose sur les rites et les interdits,
ainsi qu'à nos institutions, qui sont le produit indirect du religieux.
Mais si ma démarche traite des religions, elle n'a cependant rien de
religieux dans son essence. Au contraire, puisque je fais du religieux
archaïque le résultat d'une erreur d'interprétation de ce que j'appelle
le "phénomène victimaire". Mon point de départ est le suivant: l'acte
fondamental de la société primitive, à l'origine de la nôtre, c'est de
désigner une victime, un bouc émissaire, et de cultiver l'illusion de sa
culpabilité afin de permettre d'évacuer toutes sortes de tensions
collectives. Cette illusion est ensuite fondatrice de rites, lesquels la
perpétuent dans le temps et entretiennent des formes culturelles qui
aboutissent à des institutions.
Comment cette théorie vous est-elle venue?
Certains de mes amis américains disent que je suis influencé par le
contact personnel que j'ai eu dans ma jeunesse avec la violence raciale
aux Etats-Unis. Toujours est-il qu'en établissant des rapprochements
entre les mythes australiens, amérindiens, africains, européens,
américains, j'ai découvert que le lynchage, c'est-à-dire la mise à mort
d'une victime désignée, n'était pas un phénomène textuel ou légendaire.
C'est une vraie entreprise de pacification par l'intermédiaire d'une
victime qui, lorsqu'elle réunit contre elle un groupe tout entier,
produit mimétiquement un apaisement, voire une réconciliation. Pour des
raisons mystérieuses, les sociétés ont reproduit ce geste
réconciliateur, sous forme de sacrifices ou de rites sacrés, et cette
répétition est devenue en elle-même une institution. C'est le cas,
typique, de la lapidation codifiée par le livre du Lévitique. De même,
les ethnologues ont démontré, il y a longtemps déjà, qu'il existait une
forme primitive de justice grecque à travers le meurtre collectif. Après
quoi se livre une lutte pour le contrôle et la domination de ce rite
essentiel. Vous voyez, en reliant victimes, rites et institutions, nous
assistons à la naissance du pouvoir politique.
Cette théorie victimaire vous a tout naturellement conduit à vous
intéresser au Christ, victime parmi les victimes puisqu'il donne sa vie
pour l'ensemble du genre humain...
Effectivement, mais mes conclusions vont à l'inverse de celles
habituellement retenues à ce sujet. Jusqu'ici, la plupart des
anthropologues - et même un théologien comme
Rudolf Bultmann
- avaient insisté sur la ressemblance entre les Evangiles et d'autres
récits pour démontrer que la mort et la résurrection de Jésus n'étaient
qu'un mythe parmi d'autres. Tant et si bien que la cause est pour ainsi
dire entendue. Aujourd'hui comme hier, la majorité de nos contemporains
perçoit l'assimilation du christianisme à un mythe comme une évolution
irrésistible et irrévocable, car elle se réclame du seul type de savoir
que notre monde respecte encore, la science. Même si la nature mythique
des Evangiles n'est pas démontrée scientifiquement, un jour ou l'autre,
elle le sera. Tout cela est-il vraiment certain? Eh bien! je pense que
non seulement cela n'est pas certain, mais qu'il est certain que cela ne
l'est pas. L'assimilation des textes bibliques et chrétiens à des
mythes est une erreur facile à réfuter.
Comment?
Dans les mythes, les victimes sont toujours coupables, car le récit est
toujours écrit du point de vue de la tromperie, de l'illusion créée par
le phénomène victimaire. C'est parce qu'elle est coupable que la victime
éponge la violence et accède au statut mythique. Dans le judaïque et le
chrétien, c'est l'inverse: la victime est innocente! Notez la
différence entre Caïn et Abel d'un côté, et Romulus et Remus de l'autre.
Remus est coupable, puisque Romulus est fondateur glorifié de Rome.
Tandis que Dieu demande à Caïn: "Où est ton frère Abel? Qu'as-tu fait?"
Certes, Dieu accepte de fonder le genre humain sur cette base du
meurtre, mais, en même temps, il s'inquiète du sort d'Abel, victime
innocente. C'est cela qui est unique. Pour "déviolentiser" le sacré, il
n'y a que la Bible! Le christianisme contredit d'emblée les mythes.
Quelle est donc votre définition personnelle du christianisme?
La foi chrétienne consiste à penser qu'à la différence des fausses
résurrections mythiques, qui sont réellement enracinées dans les
meurtres collectifs, la résurrection du Christ ne doit rien à la
violence des hommes. Elle se produit après la mort du Christ,
inévitablement, mais pas tout de suite, le troisième jour seulement, et
elle trouve son origine en Dieu lui-même.
En quoi est-ce que cela bouleverse l'ordre précédent?
Au commencement du christianisme se trouve un fait essentiel: les
disciples trahissent tous. Ils sont entraînés dans l'emballement
ordinaire qui se produit contre les victimes. Pierre représente le
modèle de l'individu qui, dès lors qu'il est plongé dans une foule
hostile à la victime, devient hostile lui-même... comme tout le monde.
Et puis, tout change, la logique archaïque est inversée et les disciples
finissent par se retrouver non pas contre la victime, mais en sa
faveur. A l'opposé de ce que dit Nietzsche - "Le christianisme, c'est la
foule" - la foi chrétienne exalte l'individu qui résiste à la contagion
victimaire.
Pour ajouter encore à la différence entre mythe et christianisme, vous
établissez un parallèle saisissant dans votre nouveau livre.
J'ai découvert un étonnant récit légendaire grec, qui met en scène
Apollonius de Tyane, gourou célèbre du IIe siècle après J.-C. Pour
mettre fin à une épidémie, Apollonius désigne à la vindicte populaire un
mendiant repoussant, mais totalement innocent. Le malheureux est
lapidé, et, une fois les pierres enlevées, on découvre à la place du
miséreux un monstre effrayant qui représente le démon vaincu, la maladie
éradiquée. La différence avec l'Evangile vient immédiatement à
l'esprit. Certes, à l'inverse d'Apollonius, Jésus arrête net la
lapidation de la femme adultère en disant: "Que celui qui n'a jamais
péché jette la première pierre." Mais, selon moi, la leçon principale
est ailleurs: l'entraînement mimétique, voilà ce que Jésus veut
combattre. Il est évident que celui qui fait démarrer le meurtre
collectif a une responsabilité plus grande que les autres. C'est
pourquoi le Lévitique obligeait deux témoins - ceux qui avaient
précisément déposé à charge - à lancer les premières pierres afin de
s'assurer qu'ils ne portaient pas de faux témoignage. Le dessein de
Jésus est de transcender cette loi, ce qui va engendrer la remise en
question du phénomène victimaire, donc semer le désordre dans le peuple
et entraîner sa propre mise à mort. Pour finir de remettre le mythe à sa
juste place, j'ajoute que Jésus ne se réclame là d'aucun pouvoir
surnaturel: il ne fait pas de miracle, c'est le païen Apollonius qui en
fait un!
L'entraînement mimétique serait donc à l'origine de la violence. Par quels mécanismes?
L'entraînement mimétique, au stade collectif, est l'aboutissement du
désir mimétique, qui naît au stade individuel. Il existe dans la Bible
une conception méconnue du désir et des conflits. Parmi les Dix
Commandements ("Tu ne tueras point, tu ne commettras point d'adultère,
tu ne voleras point", etc.), le dixième tranche sur ceux qui le
précèdent: "Tu ne convoiteras pas la maison de ton prochain. Tu ne
convoiteras pas la femme de ton prochain, ni son serviteur, ni sa
servante, ni son boeuf, ni son âne, rien de ce qui est à lui" (Exode,
XX, 17). Ce dernier commandement est souvent négligé, or il est
extrêmement important dans la mesure où il vise justement le plus banal
des désirs, le plus commun et, en apparence, le plus anodin. Puisque ce
désir-là est le plus commun de tous, que se passerait-il si, au lieu
d'être interdit, il était toléré et même encouragé? La réponse va de
soi: la guerre serait perpétuelle au sein de tous les groupes humains.
La porte serait grande ouverte au fameux cauchemar de Hobbes, la lutte
de tous contre tous. Donc, pour oser penser que les interdits culturels
sont inutiles, comme le répètent sans trop réfléchir les démagogues de
la "modernité", il faut adhérer à l'individualisme le plus outrancier,
celui qui présuppose l'autonomie totale des individus, c'est-à-dire
l'autonomie de leurs désirs. Il faut penser, en d'autres termes, que les
hommes sont naturellement enclins à ne pas désirer les biens du
prochain. Or il suffit de regarder deux enfants ou deux adultes qui se
disputent une babiole pour comprendre que ce postulat est faux et que
c'est le postulat opposé, seul réaliste, qui sous-tend le dixième
commandement. On croit que le désir est objectif ou subjectif, mais, en
fait, il repose sur un autrui qui valorise les objets, le tiers le plus
proche, le prochain. Pour maintenir la paix entre les hommes, il faut
définir l'interdit en fonction de cette redoutable constatation: le
prochain est le modèle de nos désirs. C'est ce que j'appelle le désir
mimétique.
Explication implacable et terriblement sévère pour nous, pauvres humains...
Le christianisme n'a jamais prévu de réussir. C'est sa grande force! Les
premiers chrétiens avaient même envisagé un échec très rapide, sinon
ils n'auraient pas écrit l'Apocalypse ni cru fermement à la fin de ce
monde. En relisant certaines paroles de Jésus, on s'aperçoit même que ce
sont les rapports les plus intimes qui sont les plus menacés: "Je suis
venu séparer le père du fils"; "Ne croyez pas que je suis venu apporter
la paix, je suis venu apporter le glaive"; "Je suis venu apporter le feu
sur la Terre, et comme je voudrais qu'il fût déjà allumé", etc. Le
christianisme opère une révolution unique dans l'histoire universelle de
l'humanité. En supprimant le rôle du bouc émissaire, en sauvant les
lapidés, en proclamant la valeur de l'innocence, en tendant l'autre
joue, la foi chrétienne prive brusquement les sociétés antiques de leurs
victimes sacrificielles habituelles. On n'évacue plus le mal en se
ruant sur un coupable désigné dont la mort ne procure qu'une paix
fausse. Au contraire, on prend le parti de la victime en refusant la
vengeance, en acceptant le pardon des offenses. Ce qui suppose que
chacun surveille l'autre par rapport à des principes fondamentaux, et
que chacun se surveille lui-même.
Pourtant, dans un premier temps, c'est un grand désordre. Comment
expliquer que le système des valeurs chrétiennes ait pu triompher?
L'exigence chrétienne a produit une machine qui va fonctionner en dépit
des hommes et de leurs désirs. Si aujourd'hui encore, après deux mille
ans de christianisme, on reproche toujours, et à juste titre, à certains
chrétiens de ne pas vivre selon les principes dont ils se réclament,
c'est que le christianisme s'est universellement imposé, même parmi ceux
qui se disent athées. Le système qui s'est enclenché il y a deux
millénaires ne va pas s'arrêter, car les hommes s'en chargent eux-mêmes
en dehors de toute adhésion au christianisme. Le tiers-monde non
chrétien reproche aux pays riches d'être leur victime, car les
Occidentaux ne suivent pas leurs propres principes. Chacun de par le
vaste monde se réclame du système de valeurs chrétien, et, finalement,
il n'y en a plus d'autres. Que signifient les droits de l'homme si ce
n'est la défense de la victime innocente? Le christianisme, dans sa
forme laïcisée, est devenu tellement dominant qu'on ne le voit plus en
tant que tel. La vraie mondialisation, c'est le christianisme!
Le sage de Californie
Au coeur du campus paisible de Stanford, René Girard poursuit une oeuvre
de réflexion commencée à l'université d'Indiana en 1947. Malgré plus de
quatre décennies passées aux Etats-Unis, l'homme a conservé son accent
provençal dû à sa naissance à Avignon, en 1923. Il ne laisse néanmoins
pas paraître ses 76 ans, même si sa parole mesurée lui donne des airs de
patriarche. Auteur de nombreux livres clefs, dont La Violence et le
Sacré (1972) et Des choses cachées depuis la fondation du monde (1978) -
objet d'études de plusieurs générations de potaches - il a reçu,
notamment, le Grand Prix de philosophie de l'Académie française en 1996
et le prix Médicis essais en 1990.
Simone Weil suggère, je l'ai déjà dit, qu'avant même d'être une théorie
de Dieu, les Évangiles sont une théorie de l'homme. Bien qu'elle
méconnaisse le rôle de la Bible hébraïque, cette intuition, dans ce
qu'elle a de positif, correspond à ce que nous venons de découvrir.
Pour comprendre cette anthropologie il faut la compléter par les
propositions évangéliques sur Satan qui, loin d'être absurdes ou
fantaisistes, reformulent dans un autre langage la théorie des scandales
et le jeu d'une violence mimétique qui décompose d'abord les
communautés et ensuite les recompose, grâce aux boucs émissaires
unanimes.
Dans tous les titres et fonctions attribués à Satan, le « tentateur »,
l'« accusateur », le « prince de ce monde », le « prince des ténèbres »,
le « meurtrier depuis l'origine », le metteur en scène dissimulé de la
Passion, on voit reparaître tous les symptômes et l'évolution de la
maladie du désir diagnostiquée par Jésus.
L'idée évangélique de Satan permet aux Évangiles de formuler le paradoxe
fondateur des sociétés archaïques. Elles existent en vertu seulement de
la maladie qui devrait les empêcher d'exister. Dans ses crises aiguës,
la maladie du désir déclenche ce qui fait d'elle son propre antidote,
l'unanimité violente et pacificatrice du bouc émissaire. Les effets
apaisants de cette violence se prolongent dans les systèmes rituels qui
stabilisent les communautés. C'est tout cela que résume la formule :
Satan expulse Satan.
La théorie évangélique de Satan découvre un secret que ni les
anthropologies antiques ni les modernes n'ont jamais découvert. La
violence dans le religieux archaïque est un palliatif temporaire. Loin
d'être vraiment guérie, la maladie toujours, en fin de compte, rebondit.
Reconnaître en Satan le mimétisme violent, comme nous le faisons, c'est
achever de discréditer le prince de ce monde, c'est parachever la
démystification évangélique, c'est contribuer à cette « chute de Satan »
que Jésus annonce aux hommes avant sa crucifixion. La puissance
révélatrice de la Croix dissipe les ténèbres dont le prince de ce monde
ne peut pas se passer pour conserver son pouvoir.
Sous le rapport anthropologique, les Évangiles sont comme une carte
routière des crises mimétiques et de leur résolution mythico-rituelle,
un guide qui permet de circuler dans le religieux archaïque sans
s'égarer.
* * *
Il n'y a que deux façons de raconter la séquence de la crise mimétique et de sa résolution violente, la vraie et la fausse.
1/ Ou bien on ne repère pas l'emballement mimétique parce qu'on y
participe sans s'en douter. On est donc condamné à un mensonge qu'on ne
pourra jamais rectifier car on croit sincèrement en la culpabilité de
tous les boucs émissaires. Ce sont les mythes qui font cela.
2/ Ou bien on repère l'emballement mimétique auquel on ne participe pas,
et alors on peut le décrire tel qu'il est en vérité. On réhabilite les
boucs émissaires injustement condamnés. Seuls la Bible et les Évangiles
en sont capables.
Il y a donc bien, à côté du donné commun et grâce à lui, entre les
mythes d'un côté et, de l'autre, le judaïsme et le christianisme,
l'abîme insondable qui sépare le mensonge et la vérité, la différence
insurmontable que revendiquent le judaïsme et le christianisme. Nous
avons défini celle-ci une première fois en opposant Œdipe à Joseph, et
une seconde fois en opposant les Évangiles à toute mythologie.
La différence judéo-chrétienne, les premiers chrétiens la ressentaient
presque physiquement. De nos jours, elle n'est plus guère ressentie mais
voilà que nous devenons capables de la repérer en comparant les textes.
Nous en rendons l'évidence manifeste sur le plan de l'analyse
anthropologique, nous la définissons de façon rationnelle.
* * *
La parole évangélique est la seule à problématiser vraiment la
violence humaine. Dans toutes les autres réflexions sur l'homme, la
question de la violence est résolue avant même d'être posée. Ou bien la
violence passe pour divine, et ce sont les mythes, ou bien on l'attribue
à la nature humaine, et c'est la biologie, ou bien on la réserve à
certains hommes seulement (qui font alors d'excellents boucs
émissaires), et ce sont les idéologies, ou bien encore on la tient pour
trop accidentelle et imprévisible pour que le savoir humain puisse en
tenir compte : c'est notre bonne vieille philosophie des Lumières.
Devant Joseph, au contraire, devant Job, devant Jésus, devant Jean
Baptiste et d'autres victimes encore, on s'interroge : pourquoi tant
d'innocents expulsés et massacrés par tant de foules furieuses, pourquoi
tant de communautés en folie ?
La révélation chrétienne éclaire non seulement tout ce qui vient avant
elle, les mythes et les rituels, mais aussi tout ce qui vient après,
l'histoire que nous sommes en train de forger, la décomposition toujours
plus complète du sacré archaïque, l'ouverture sur un avenir mondialisé,
de plus en plus libéré des servitudes anciennes mais privé, du même
coup, de toute protection sacrificielle.
Le savoir que notre violence acquiert d'elle-même, grâce à notre
tradition religieuse, ne supprime pas les phénomènes de bouc émissaire
mais les affaiblit suffisamment pour réduire de plus en plus leur
efficacité. C'est là le vrai sens de l'attente
apocalyptique dans
toute l'histoire chrétienne, attente qui n'a rien d'irrationnel dans
son principe. Cette rationalité s'inscrit tous les jours plus
profondément dans les données concrètes de l'histoire contemporaine, les
questions d'armement, d'écologie, de population, etc.
Le thème apocalyptique occupe une place importante dans le Nouveau
Testament. Loin d'être la reprise mécanique de préoccupations judaïques
privées de toute actualité dans notre monde, comme le pensait Albert
Schweitzer et comme on continue à l'affirmer, ce thème fait partie
intégrante du message chrétien. Ne pas s'en apercevoir, c'est amputer ce
message de quelque chose d'essentiel, c'est détruire son unité.
Les analyses précédentes débouchent sur une interprétation purement
anthropologique et rationnelle de ce thème, une interprétation qui, loin
de le ridiculiser, justifie son existence, comme toutes les
interprétations à la fois démystificatrices et chrétiennes du présent
ouvrage.
En révélant le secret du prince de ce monde, en dévoilant la vérité des
emballements mimétiques et des mécanismes victimaires, les récits de la
Passion subvertissent la source de l'ordre humain. Les ténèbres de Satan
ne sont plus assez épaisses pour dissimuler l'innocence des victimes
qui, du même coup, sont de moins en moins « cathartiques ». On ne peut
plus vraiment « purger » ou « purifier » les communautés de leur
violence.
Satan ne peut plus refouler ses propres désordres sur la base du
mécanisme victimaire. Satan ne peut plus expulser Satan. Il ne faut pas
en conclure que les hommes vont tout de suite être débarrassés de leur
prince aujourd'hui déchu.
Dans l'Évangile de Luc, le Christ voit Satan « tomber du ciel comme
l'éclair ». De toute évidence c'est sur la terre qu'il tombe et il n'y
restera pas inactif. Ce n'est pas la fin immédiate de Satan que Jésus
annonce, tout au moins pas encore, c'est la fin de sa transcendance
mensongère, de son pouvoir de remise en ordre.
Pour signifier les conséquences de la révélation chrétienne, le Nouveau
Testament dispose de tout un jeu de métaphores. On peut dire de Satan,
je le répète, qu'il ne peut plus s'expulser lui-même. On peut dire
également qu'il ne peut plus « s'enchaîner » et c'est au fond la même
chose. Comme les jours de Satan sont comptés il en profite au maximum
et, très littéralement, il se déchaîne.
Le christianisme étend le champ d'une liberté dont les individus et les
communautés font l'usage qui leur plaît, parfois bon, souvent aussi
mauvais.
Le mauvais usage de la liberté contredit, bien entendu, les aspirations
de Jésus pour l'humanité. Mais si Dieu ne respectait pas la liberté des
hommes, s'il s'imposait à eux par la force ou même par le prestige, par
la contagion mimétique en somme, il ne se distinguerait pas de Satan.
Ce n'est pas Jésus qui rejette le royaume de Dieu, ce sont les hommes, y
compris nombre de ceux qui se croient non violents simplement parce
qu'ils bénéficient au maximum de la protection des puissances et des
principautés, et qu'ils ne font jamais usage de la force.
Jésus distingue deux types de paix. La première est celle qu'il propose à
l'humanité. Si simples qu'en soient les règles, elle « surpasse
l'entendement humain », pour la bonne raison que la seule paix connue de
nous est la trêve des boucs émissaires, « la paix telle que le monde la
donne ». C'est la paix des puissances et des principautés, toujours
plus ou moins « satanique ». C'est la paix dont la révélation
évangélique nous prive de plus en plus.
Le Christ ne peut pas apporter aux hommes la paix vraiment divine sans
nous priver au préalable de la seule paix dont nous disposons. C'est ce
processus historique forcément redoutable que nous sommes en train de
vivre.
Ce qui retarde le « déchaînement de Satan », saint Paul, dans l'épître aux Thessaloniciens, le définit comme un
kathéchon, autrement dit comme cela qui
contient l'Apocalypse au double sens du mot français, noté par J.-P. Dupuy : enfermer en soi-même et retenir dans certaines limites.
Il s'agit forcément d'un ensemble où les qualités les plus contraires se
composent, aussi bien la force d'inertie des puissances de ce monde,
leur inintelligence de la Révélation que leur intelligence, leur faculté
d'adaptation
1. Et le retard de l'apocalypse est dû encore et
surtout peut-être au comportement des individus qui s'efforcent de
renoncer à la violence et de décourager l'esprit de représailles.
La vraie démystification n'a rien à voir avec les automobiles et
l'électricité, contrairement à ce que Bultmann imaginait, elle vient de
notre tradition religieuse. Nous autres « modernes » croyons posséder la
science infuse du seul fait que nous baignons dans notre « modernité ».
Cette tautologie que nous nous répétons depuis trois siècles nous
dispense de penser.
Pourquoi le vrai principe de démythisation n'est-il formulé que dans une
seule tradition religieuse, la nôtre ? N'est-ce pas une injustice
insupportable à l'époque des « pluralismes » et des « multiculturalismes
» ? L'essentiel n'est-il pas de ne pas faire de jaloux ? Ne faut-il pas
sacrifier la vérité à la paix du monde, pour éviter les terribles
guerres de religions que nous préparons, dit-on partout, si nous
défendons ce que nous croyons être la vérité ?
Pour répondre à cette question, je laisse la parole à Giuseppe Fornari
Le fait que nous possédions [dans le christianisme] un instrument de
connaissance inconnu des Grecs ne nous donne pas le droit de nous croire
meilleurs qu'eux, et il en va de même pour toutes les cultures non
chrétiennes. Ce n'est pas une identité culturelle déterminée qui dote le
christianisme de sa puissance de pénétration, c'est son pouvoir de
racheter toute l'histoire humaine, en résumant et en
transcendant toutes ses formes sacrificielles. C'est là qu'est le vrai
métalangage spirituel seul capable de décrire et de dépasser le langage
de la violence [...]. Et c'est ce qui explique la diffusion extrêmement
rapide de cette religion dans le monde païen, ce qui lui a permis
d'absorber la force vivante de ses symboles et de ses coutumes 2.
* * *
La vérité est extrêmement rare sur cette terre. Il y a même lieu
de penser qu'elle devrait être tout àfait absente. Les emballements
mimétiques, en effet, sont par définition unanimes. Chaque fois qu'il
s'en produit un, il persuade tous les témoins sans exception. Il fait de
tous les membres de la communauté des faux témoins inébranlables car
incapables de percevoir la vérité.
Étant donné les propriétés du mimétisme, le secret de Satan devrait être
à l'abri de toute révélation. De deux choses l'une en effet : ou bien
le mécanisme victimaire se déclenche et son unanimité élimine tous les
témoins lucides, ou bien il ne se déclenche pas, les témoins restent
lucides mais n'ont rien à révéler. Dans des conditions normales, le
mécanisme victimaire n'est pas connaissable. Le secret de Satan est
inviolable.
À la différence de tous les autres phénomènes, qui ont pour propriété fondamentale d'apparaître (le mot « phénomène » vient de
phainesthai : briller,
apparaître), le mécanisme victimaire disparaît nécessairement derrière
les significations mythiques qu'il engendre. Il est donc paradoxal,
exceptionnel, unique en tant que phénomène.
L'inviolabilité du mécanisme explique l'assurance extrême de Satan avant
la révélation chrétienne. Le maître du monde se croyait capable de
soustraire à jamais son secret aux regards indiscrets, de conserver
intact l'instrument de sa domination. Et pourtant Satan se trompait. En
fin de compte, nous l'avons vu, il s'est fait « duper par la Croix ».
Pour que la révélation évangélique ait lieu, il faut que la contagion
violente contre Jésus soit et ne soit pas unanime. Il faut qu'elle soit
unanime pour que le mécanisme se produise et il faut qu'elle ne soit pas
unanime pour que ce mécanisme puisse être révélé. Ces deux conditions
ne sont pas réalisables simultanément mais elles peuvent se réaliser
successivement.
C'est ce qui s'est passé, de toute évidence, dans le cas de la
crucifixion. C'est ce qui fait que le mécanisme victimaire finalement a
pu être révélé.
Au moment de l'arrestation de Jésus, Judas a déjà trahi, tous les
disciples se dispersent, Pierre s'apprête à renier son maître.
L'emballement mimétique paraît sur le point de basculer, comme
d'habitude, dans l'unanimité. Si cela s'était produit, si le mimétisme
violent avait vraiment triomphé, il n'y aurait pas d'Évangile, il n'y
aurait guère qu'un mythe de plus.
Le troisième jour de la Passion, toutefois, les disciples dispersés se
regroupent à nouveau autour de Jésus qu'ils tiennent pour ressuscité.
Quelque chose se produit
in extremis qui ne se produit jamais
dans les mythes. Une minorité contestataire apparaît, résolument dressée
contre l'unanimité persécutrice, laquelle n'est plus de ce fait qu'une
majorité, toujours écrasante numériquement certes, mais incapable
désormais, nous le savons, d'imposer universellement sa
représentation de ce qui s'est passé.
La minorité contestataire est si minuscule, si dénuée de prestige et
surtout si tardive qu'elle n'affecte en rien le processus victimaire
mais son héroïsme va lui permettre non seulement de se maintenir mais de
rédiger ou de faire rédiger les comptes rendus, diffusés plus tard dans
le monde entier, qui répandront partout le savoir subversif des boucs
émissaires injustement condamnés.
Le petit groupe des derniers fidèles était déjà plus qu'à demi happé par
la contagion violente. Où puise-t-il soudain la force de s'opposer à la
foule et aux autorités de Jérusalem ? Comment expliquer cette
volte-face contraire à tout ce que nous avons appris sur la puissance
irrésistible des emballements mimétiques ?
A toutes les questions posées dans le présent essai, j'ai toujours pu
trouver jusqu'ici des réponses plausibles dans un contexte purement
humain, « anthropologique », mais cette fois, la chose est claire,
c'est impossible.
Pour rompre l'unanimité mimétique, il faut postuler une force supérieure
à la contagion violente et, si nous avons appris une seule chose dans
cet essai, c'est qu'il n'en existe aucune sur cette terre. C'est
justement parce que la contagion violente a toujours été toute-puissante
chez les hommes, avant le jour de la Résurrection, que le religieux
archaïque l'a divinisée. Les sociétés archaïques ne sont pas aussi bêtes
que le pensent les modernes. Elles ont de bonnes raisons de tenir
l'unanimité violente pour divine.
La Résurrection n'est pas seulement miracle, prodige, transgression des
lois naturelles, elle est le signe spectaculaire de l'entrée en scène,
dans le monde, d'une puissance supérieure aux emballements mimétiques. A
la différence de ceux-ci, cette puissance n'a rien d'hallucinatoire ni
de mensonger. Loin de tromper les disciples, elle les rend capables de
repérer ce qu'ils ne repéraient pas auparavant et de se reprocher leur
débandade lamentable des jours précédents, de se reconnaître coupables
de participation à l'emballement mimétique contre Jésus.
* * *
Quelle est cette puissance qui triomphe du mimétisme violent ? Les
Évangiles répondent que c'est l'Esprit de Dieu, la troisième personne
de la Trinité chrétienne, le Saint-Esprit. C'est lui, de toute évidence,
qui se charge de tout. Il serait faux, par exemple, de dire des
disciples qu'ils « se ressaisissent » : c'est l'Esprit de Dieu qui les
saisit et ne les lâche plus.
Dans l'Évangile de Jean, le nom donné à cet Esprit décrit admirablement
le pouvoir qui arrache les disciples à la contagion jusqu'alors
toute-puissante, le Paraclet.
J'ai commenté ce terme dans d'autres essais mais son importance pour la
signification de ce livre est si grande que je dois y revenir. Le sens
principal de
parakleitos, c'est l'avocat dans un tribunal, le
défenseur des accusés. Au lieu de chercher des périphrases, des
échappatoires, dans le but d'éviter cette traduction, il faut la
préférer à toutes les autres, il faut s'émerveiller de sa pertinence. Il
faut prendre à la lettre l'idée que l'Esprit éclaire les persécuteurs
sur leurs propres persécutions. L'Esprit révèle aux individus la vérité
littérale de ce qu'a dit Jésus pendant sa crucifixion : «
Ils ne savent pas ce qu'ils font. » Il faut songer aussi à ce Dieu que Job appelle : « mon Défenseur ».
La naissance du christianisme est une victoire du Paraclet sur son
vis-à-vis, Satan, dont le nom signifie originairement l'accusateur
devant un tribunal, celui qui est chargé de prouver la culpabilité, des
prévenus. C'est une des raisons pour lesquelles les Évangiles font de
Satan le responsable de toute mythologie.
Que les récits de la Passion soient attribués à la puissance spirituelle
qui défend les victimes injustement accusées correspond
merveilleusement au contenu humain de la révélation, tel que le
mimétisme permet de l'appréhender.
Loin de nuire à la révélation théologique ou d'être en concurrence avec
elle, la révélation anthropologique en est inséparable. Cette fusion des
deux est réclamée par le dogme de l'Incarnation, le mystère de la
double nature, divine et humaine, de Jésus-Christ.
La lecture « mimétique » permet de mieux réaliser cette fusion. Loin
d'éclipser la théologie, l'élargissement anthropologique, en
concrétisant l'idée trop abstraite de péché originel, comme l'a bien vu
James Alison
3, rend sa pertinence manifeste.
* * *
Pour souligner le rôle du Saint-Esprit dans la défense des
victimes, il ne sera pas inutile, peut-être, d'observer pour terminer le
parallélisme des deux conversions magnifiques qui se produisent autour
de la Résurrection.
La première c'est le repentir de Pierre après son reniement, si
important qu'on peut le considérer comme une nouvelle et plus profonde
conversion. La seconde c'est la conversion de Paul, le fameux « chemin
de Damas ».
Tout sépare en apparence ces deux événements : ils ne figurent pas dans
les mêmes textes, ils se situent l'un au tout début, l'autre tout à fait
à la fin de la période cruciale du christianisme naissant. Leurs
circonstances sont très différentes. Les deux hommes sont très
différents. Le sens profond des deux expériences n'en est pas moins
exactement le même.
« Ce que les deux convertis deviennent capables de voir grâce
à leurs deux conversions, c'est le grégarisme violent dont ils ne se
savaient possédés ni l'un ni l'autre, le mimétisme qui nous fait tous
participer à la crucifixion.
Juste après son troisième reniement, Pierre entend un coq chanter et il
se souvient de la prédiction de Jésus. Alors seulement il découvre le
phénomène de foule auquel il a participé. Il se croyait orgueilleusement
immunisé contre toute infidélité à Jésus. Tout au long des Évangiles
synoptiques, Pierre est le jouet ignorant de scandales qui le manipulent
à son insu. En s'adressant à la foule de la Passion quelques jours plus
tard, il insistera sur
l'ignorance des êtres possédés par le mimétisme violent. Il parle en connaissance de cause.
Dans son Évangile, Luc, à l'instant décisif, fait traverser la cour à
Jésus sous la conduite de ses gardes et les deux hommes échangent un
regard qui transperce le cœur de Pierre.
La question que Pierre lit dans ce regard : « Pourquoi me persécutes-tu ?
», Paul l'entendra de la bouche même de Jésus : « Saul, Saul, pourquoi
me persécutes-tu ? » Le mot persécution figure encore dans la seconde
phrase de Jésus, en réponse à la question posée par Paul : « Qui es-tu,
Seigneur ? — Je suis Jésus que tu persécutes » (Actes 9, 1-5).
La conversion chrétienne c'est toujours cette question posée par le
Christ lui-même. Du seul fait que nous vivons dans un monde structuré
par des processus mimétiques et victimaires dont nous profitons tous
sans le savoir, nous sommes tous complices de la crucifixion.
La Résurrection fait appréhender à Pierre et à Paul, et derrière eux à
tous les croyants, que tout enfermement dans la violence sacrée est
violence contre le Christ. L'homme n'est jamais la victime de Dieu, Dieu
est toujours la victime de l'homme.
* * *
Ma recherche n'est théologique qu'indirectement, à travers
l'anthropologie évangélique trop oubliée, il me semble, des théologiens.
Pour la rendre efficace, je l'ai poursuivie aussi longtemps que
possible sans présupposer la réalité du Dieu chrétien. Aucun appel au
surnaturel ne doit rompre le fil des analyses anthropologiques.
En donnant une interprétation naturelle, rationnelle, de données perçues
naguère comme relevant du surnaturel, Satan par exemple, ou la
dimension apocalyptique du Nouveau Testament, la lecture mimétique
élargit, en vérité, le domaine de l'anthropologie mais, à la différence
des anthropologies non chrétiennes, elle ne minimise pas l'emprise du
mal sur les hommes et leur besoin de rédemption.
Certains lecteurs chrétiens craignent que cet élargissement n'empiète
sur le domaine légitime de la théologie. Je crois au contraire qu'en
désacralisant certains thèmes, en montrant que Satan existe d'abord en
tant que sujet des structures de la violence mimétique, on pense avec
les Évangiles et non pas contre eux.
L'élargissement anthropologique se produit, il faut l'observer, aux
dépens de domaines que les théologiens actuels, même les plus
orthodoxes, ont tendance à négliger, car ils ne peuvent plus les
intégrer à leurs analyses. Ils ne veulent pas reproduire purement et
simplement les lectures anciennes qui ne désacralisent pas suffisamment
la violence. Ils ne veulent pas non plus supprimer des textes
essentiels, au nom d'un impératif de « démythisation » positiviste et
naïve, dans le style de Bultmann. Ils restent donc silencieux.
L'interprétation mimétique permet de sortir de cette impasse.
Loin de minimiser la transcendance chrétienne, l'attribution de
significations purement terrestres, rationnelles, à des thèmes tels que
Satan ou la menace apocalyptique, rend plus actuels que jamais les «
paradoxes » de Paul sur la folie et la sagesse de la Croix. C'est dans
la mise en rapport avec les textes les plus étonnants de Paul, il me
semble, que s'éclaire déjà et que demain s'éclairera plus encore, ainsi
que le pressent Gil Bailie
4, la vraie démythisation de notre univers culturel, celle qui ne peut venir que de la Croix :
Le langage de la croix est... folie pour ceux qui se perdent, mais pour
ceux qui se sauvent, pour nous, il est puissance de Dieu. Car il est
écrit :
Je détruirai la sagesse des sages, j'anéantirai l'intelligence des intelligents. Où est-il le sage ? Où est-il l'homme cultivé ?
Où est-il le raisonneur de ce siècle ? Dieu n'a-t-il pas frappé de folie
la sagesse du monde ? Puisqu'en effet le monde, par le moyen de la
sagesse, n'a point reconnu Dieu dans la sagesse de Dieu, c'est par la
folie du message qu'il a plu à Dieu de sauver les croyants. Oui, tandis
que les Juifs demandent des signes et que les Grecs sont en quête de
sagesse, nous prêchons, nous, un Christ crucifié, scandale pour les
Juifs et folie pour les païens, mais pour ceux qui sont appelés, Juifs
comme Grecs, c'est le Christ, puissance de Dieu et sagesse de Dieu. Car
ce qui est folie de Dieu est plus sage que les hommes, et ce qui est
faiblesse de Dieu est plus fort que les hommes. (1Co 1, 18-25)
René Girard, in Je vois Satan tomber comme l’éclair – biblio essai