jeudi 29 mai 2014

"Le Front national sera majoritaire", prédit le philosophe Bernard Stiegler


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Il a appris la philosophie en prison dans les années 1970-1980 et s'en sert aujourd'hui pour analyser les paysages politique et économique français. Pour Bernard Stiegler, il faut mettre en place un nouveau système, fondé sur le numérique. Grand entretien. 

"Le Front national sera majoritaire", prédit le philosophe Bernard Stiegler
Bernard Stiegler voit l'arrivée inéluctable du FN au gouvernement.
Stéphane Lavoué / Pasco pour L'Express

Oubliez BHL, ses chemises blanches, son aisance médiatique. Bernard Stiegler en est l'exact contraire. Il a appris la philosophie derrière les barreaux, dans les années 1970-1980 après une série de braquages, déteste donner son avis sur tout et se fait remarquer, à 61 ans, en lançant une alerte sur l'arrivée prochaine du Front national au pouvoir. Engagé à gauche, il pointe les responsabilités de la droite dans le succès de Marine Le Pen, mais n'occulte pas celles de son propre camp. Pour lui, cette irrésistible ascension vient des dérives du capitalisme. Il propose d'y substituer une économie contributive, fondée sur le numérique, seul moyen de maintenir les savoirs, de valoriser les hommes. Et de les éloigner de l'extrême droite. 
Dans votre dernier livre, vous êtes très pessimiste: l'arrivée du Front national au pouvoir vous semble inéluctable. Pourquoi?
Sauf événement majeur, le FN deviendra majoritaire dans les années qui viennent et sera présent au gouvernement: selon un récent sondage, 40 % des Français affirment aujourd'hui partager ses idées. Cinq ans après la crise de 2008, les Français espèrent l'ouverture d'une véritable perspective, qu'ils ne voient pas venir.  
Ils savent très bien que le modèle du XXe siècle est épuisé et attendent des responsables politiques un discours clair sur ce point. Espérons que la mission confiée par le gouvernement à Jean Pisani-Ferry sur la France de 2025 saura leur répondre. 
Vous estimez que la gauche est aussi responsable que la droite de l'ascension du FN?
Non. Pas aussi responsable, surtout quand il s'agit de la droite de Sarkozy, mais responsable autrement : par exemple, lorsque Eva Joly, le soir du premier tour de la présidentielle de 2012, s'en prend à l'électorat du Front national qu'elle dit être une "tache indélébile sur le visage de la démocratie".  
Dire cela, c'est faire exactement ce que l'on reproche au Front national, à savoir désigner des boucs émissaires et fabriquer un exutoire pour éviter de parler des vrais enjeux. Eva Joly a gravement échoué, parce que son discours n'était absolument pas à la hauteur de ses ambitions. Les gens souffrent... 
Et, selon vous, les électeurs expriment cette souffrance en votant FN?
Les électeurs, mais aussi ceux qui partagent les idées du Front national sans voter pour lui. Tous ces gens ne savent pas expliquer les causes de cette souffrance, ce qui les conduit à s'en prendre à des boucs émissaires - immigrés, fonctionnaires, étrangers, etc.  

Quand on est maltraité, on tend à maltraiter plus faible que soi. Imaginez que votre rédacteur en chef vous malmène: vous serez de mauvaise humeur et vous vous vengerez inconsciemment sur votre entourage - collègue, épouse, enfant, voisin. Lorsqu'il s'agit d'une souffrance collective, le groupe se met à désigner un autre groupe comme la cause de ses malheurs, selon la logique du pharmakos (la victime expiatoire en Grèce antique). Ce mécanisme régressif est aussi celui auquel a cédé Eva Joly. 
Vous estimez qu'il faut "prendre soin" des électeurs du Front national. N'était-ce pas le parti pris de Nicolas Sarkozy quand il affirmait ne pas vouloir les "diaboliser"?
En aucun cas. Il faut prendre soin de ces électeurs comme de tous les Français qui sont aujourd'hui abandonnés face à une puissance du marché qui détruit jusqu'à la possibilité même d'éduquer leurs enfants. Le soin consiste ici à rompre avec le consumérisme, qui a produit une insolvabilité généralisée et dégradé les consommateurs sur les plans physique et psychique. 

La société contemporaine est devenue massivement indigne et, à part quelques imbéciles heureux, tout le monde subit ce désastre. Nicolas Sarkozy a incarné cette indignité en faisant du consumérisme son idéal "bling-bling" et en adoptant un comportement et un langage vulgaires pour se "rapprocher du peuple", qu'en réalité il méprisait comme personne avant lui
Cette indignité est devenue insupportable pour la plupart des Français, et cela ne peut plus durer. Prendre soin des électeurs du Front national, c'est s'attaquer aux véritables causes du malheur de tous en montrant que ni les immigrés ni je ne sais quel bouc émissaire ne sont à l'origine de cette situation: celle-ci résulte du fait que le modèle industriel qui avait fondé la prospérité du XXe siècle est devenu toxique.  
Pour une immense majorité de Français, ce qui était bénéfique il y a vingt ans devient maléfique - comme si le progrès inversait tous ses effets, conduisant à une régression globale. C'est la logique de ce que Platon appelait un pharmakon : un remède qui peut toujours devenir un poison. C'est aussi ce que Paul Valéry, Sigmund Freud et Edmund Husserl constatent entre les deux guerres mondiales - au moment où le fascisme puis le nazisme s'emparent de l'Europe. 
La crise de 2008 est-elle comparable en cela à celle de 1929?
Quand le pharmakon devient toxique, on cherche un pharmakos : c'est précisément ce qui se passe en ce moment, comme c'est arrivé en 1929. Quant à la crise de 2008, elle a montré l'épuisement du modèle consumériste, mais celui-ci avait donné des signes de faiblesse dès les années 1970, avec le choc pétrolier qui révéla les conséquences de la fin du colonialisme, à savoir que de nouveaux pays industriels allaient émerger.  
C'est dans ce contexte qu'est apparue la révolution conservatrice, fondée sur l'idée qu'il valait mieux liquider l'Etat et financiariser le capitalisme, en laissant la production se développer hors de l'Occident - et cela a été le début du chômage de masse. Le Front national revendiquait alors le slogan bien connu de Reagan : "L'Etat n'est pas la solution ; l'Etat est le problème." 
Comment le discours du FN s'est-il adapté la nouvelle donne créée par la crise de 2008?
Marine Le Pen essaie de faire oublier le discours de son père, qui se définissait lui-même comme le "Reagan français", et qui prônait la destruction de l'Etat. Les ultralibéraux d'extrême droite avaient alors pour fonction de discréditer les politiques publiques tout en détournant l'attention de ceux qui subissent les effets de cette privatisation généralisée par la désignation de boucs émissaires.  
Marine Le Pen pratique désormais cette logique du pharmakos en abandonnant la référence à l'ultralibéralisme, massivement discrédité, mais sans remettre en question le consumérisme. 
Comment contrer cette nouvelle extrême droite?
En ouvrant une véritable perspective. Un nouveau modèle industriel, fondé sur une économie de contribution, doit être mis en oeuvre par la France et l'Europe. Les réseaux numériques ne fonctionnent que parce que les internautes alimentent le Web. Cette infrastructure rend possible une économie de partage des savoirs, ce dont témoignent le logiciel libre, les fab labs, les réseaux énergétiques décentralisés, etc.  
Cette économie rompt totalement avec le modèle apparu au XIXe siècle, qui a engendré d'une part la prolétarisation du travail, autrement dit la destruction des savoir-faire remplacés par les machines, et d'autre part la prolétarisation des consommateurs, c'est à dire la destruction de leurs savoir-vivre remplacés par le marketing.  
Concrètement, vous voulez des Google français dans tous les domaines?
Pas du tout. Outre que Google s'est prémuni contre toute imitation, ce n'est pas un bon modèle et il rencontrera bientôt ses limites : c'est un hybride entre la contribution, qui est apportée par les internautes, et l'hyperconsumérisme, que Google pratique avec son marketing chirurgical et ses "liens sponsorisés".  

La France doit, avec l'Europe, refonder sa politique de recherche et de formation supérieure sur la base d'une nouvelle conception du Web intégralement contributive, former en masse les Français au numérique et développer son industrie numérique en déployant un modèle alternatif à celui dont Edward Snowden [NDLR : informaticien américain qui a dévoilé les programmes d'espionnage de son pays] a révélé les conséquences gravissimes.  
Pour cela, il faudrait offrir chaque année et dans toutes les disciplines des centaines de bourses de thèses consacrées à l'impact du numérique sur toutes les formes de recherche et d'enseignement. Ces thèses devraient associer enseignants, élèves, parents et élus à un effort national de conception de nouveaux instruments du savoir rapidement mis en oeuvre à l'école, dans la société et l'économie (en particulier comme dispositifs pédagogiques et pour la relance de l'industrie éditoriale française). Ils permettraient de faire la transition entre le consumérisme et le nouveau modèle industriel plutôt que de la subir.  
Mais que redistribue-t-on dans une économie contributive?
On redistribue avant tout du savoir. Le Prix Nobel d'économie Amartya Sen a montré que les habitants du Bangladesh avaient un taux de mortalité plus bas que ceux de Harlem, à New York. Ceux-ci ont perdu ce que l'économiste appelle leur "capacitation" - alors qu'au Bangladesh, où il n'y a ni égouts, ni eau courante, ni hôpitaux, les habitants meurent plus tard parce qu'ils maintiennent et développent leurs capacités, c'est-à-dire leurs savoirs.  
Le régime des intermittents du spectacle est un bon modèle qui permet d'alterner travail et création. Or, avec le numérique, l'automatisation va se généraliser à brève échéance (Arnaud Montebourg vient de lancer un plan Robotique), et cette automatisation intégrale - dans la production, le transport, la distribution, la conception même - va définitivement compromettre la redistribution des ressources fondée sur l'emploi salarié.  
Cela signifie que le modèle fordiste et keynésien, qui consistait à redistribuer les gains de productivité pour distribuer du pouvoir d'achat et "faire tourner" la machine consumériste, est définitivement mort. Tel est l'enjeu pour la France en 2025.  

Votre parcours est atypique. Vous avez appris la philosophie derrière les barreaux, où vous avez passé cinq ans, de 1978 à 1983. Le débat fait rage, au sein même de la gauche, sur la place et le rôle de la prison. Pour vous, elle a plutôt été bénéfique...

Dans ce malheur, j'ai eu beaucoup de chance et j'ai été très fortement aidé ; par ma famille, par Gérard Granel [philosophe, 1930-2000], qui devint mon professeur par correspondance, par l'éducation familiale aussi bien que scolaire que j'avais reçue avant d'être incarcéré, et qui manque très souvent aux détenus, mais aussi par l'administration pénitentiaire, qui ne fut jamais malveillante à mon endroit.  

A l'époque où j'étais incarcéré, il y a trente ans, la situation dans les prisons était incomparablement meilleure qu'aujourd'hui, même s'il y avait évidemment déjà beaucoup de problèmes. On croyait alors à la possibilité d'une réinsertion. Dans les conditions actuelles, calamiteuses, il n'y a pratiquement aucune chance qu'il sorte quelque chose de constructif d'une incarcération. 
Qu'est-ce qui est le plus difficile derrière les barreaux?
Tout est difficile. Il faut dire les choses très clairement : la vie en prison est quasiment intenable. Mais la prison donne du temps, et l'on devrait faire de ce temps une vraie chance pour les détenus - c'est-à-dire aussi pour la société, car, lorsqu'ils ressortent, s'ils sont dans une situation pire qu'à leur entrée, c'est nécessairement la société qui le paie à terme.  
Quant à moi, j'ai pu faire de ces cinq années quelque chose parce que j'ai été aidé pour cela - et aussi parce que, quand je suis sorti de prison, j'ai été accueilli et accompagné par ma famille et d'anciens amis. Cela a été possible précisément parce qu'en prison j'ai fait de ce temps libre, non un temps de consommation, comme le font aujourd'hui les détenus gavés de télévision dans des cellules surpeuplées, mais un temps de "capacitation". C'est un exemple un peu particulier de ce que je vous disais de la société de contribution.  
Pharmacologie du Front national. Flammarion, 448 p., 23 euros. 


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