dimanche 25 mars 2018

RACKET

Jean-Pierre Goux
11 hParis
Une bombe. Nuit très courte où j’ai dévoré d’une traite « Racket » le dernier Manotti. Ce polar hypnotique revient sur « L’Affaire Alstom ». Ce que vous allez y lire va vous glacer le dos sur l’état de notre pays et de nos relations avec les Etats-Unis. Le rappel des faits « publics » : fin 2014, General Electric (GE) rachète Alstom, après un bras de fer avec Arnaud Montebourg, présenté par les fins communicants comme un défenseur d’un patriotisme économique suranné. GE l’emporte en promettant de garder les emplois et d’en créer d’autres. Bien evidemment il n’en a rien été.
La version off que Manotti nous dévoile est beaucoup plus complexe. Cette opération aurait été en fait pilotée par le ministère de la Justice américain et la CIA, pour le compte des intérêts économiques américains (GE). A l’époque Mediapart (Martine Orange et Fabrice Arfi, encore eux décidément) avait déjà flairé le coup foireux mais maintenant toute la communauté du renseignement économique en est certaine (à commencer par Alain Juillet, que l’on entend dans le reportage Guerre Fantôme diffusé l’an dernier sur LCI :https://www.guerrefantome.com). Même Hollywood ne pourrait imaginer un tel scénario.
En gros, quelques mois avant le début des tractations autour du rachat, un cadre commercial d’Alstom (Frédéric Pierruci, patron de la division Chaudières, l’une des plus importantes du groupe) est arrêté à JFK à New-York pour corruption dans un contrat indonésien libellé en dollar. Ce stratagème est ce qui permet depuis quelques années au Département of Justice de faire de l’extra-jurisdiction et faire trembler nos entreprises et leurs cadres - qui risquent de lourdes peines de prison aux US. On l’a vu avec BNP Paribas (qui a dû s’acquitter d’une amende quasi-létale de 9 milliards de dollars), avec Airbus (cela finira par un mariage avec Boeing… vous verrez) ou la Société Générale (les US veulent la tête d’Oudéa a propos des fameux prêts libyens). Cette pratique inquiète nos politiques car la majorité des contrats internationaux sont libellés en dollars et avec l’aide des services secrets (NSA notamment - l’affaire Alstom se déroule en plein pendant le déballage Snowden, notamment du programme Prism qui permet à la NSA d’écouter toutes les conversations des non-américains transitant via opérateurs télécom américains), les Américains peuvent mettre à jour les mauvaises pratiques de nos dirigeants et aussi les faire chanter sur leur vie privée (de plus bien souvent les parties fines sont organisées par des infiltrés de la CIA dans nos entreprises ou leurs banques/cabinets d’avocat). J’avais reçu à l’époque dans nos bureaux Alexis Zadjenweber, ancien conseiller de Moscovici (avec lequel j’avais travaillé sur un dossier à Bercy) et maintenant conseiller économique/finances de Macron à l’Elysée (le poste que Macron occupait pour Hollande), qui était chargé d’une mission spéciale sur ce dossier : a-t-on la possibilité d’imposer l’euro comme monnaie commerciale dans les contrats ? Après des mois d’enquête, cette mission n’a mené à rien : le monde commercial est englué dans le dollar et les Etats-Unis vont s’en servir pour nous mettre au pas.
L’affaire Alstom, la vraie, c’est exactement ça. Une fois Pierruci emprisonné, l’ensemble des cadres d’Alstom se sent menacé, à commencer par Patrick Kron (Manotti laisse sous-entendre - ce que je n’avais jamais lu auparavant - que Kron aurait même été arrêté quelques semaines avant Pierruci et aurait été libéré). GE parvient en sauveur : ils proposent de payer l’amende (800 millions dans ce cas là) et de s’arranger avec le procureur pour que les poursuites ne touchent pas les autres cadres dirigeants d’Alstom, et versent des postes et des bonus astronomiques à tous ceux qui ont soutenu l’opération, Kron en particulier. Mais aussi David Azéma, le tortueux directeur de l’Agence des Participations de l’Etat, qui quittera à la grande surprise l’APE quelques semaines après la finalisation du dossier Alstom pour partir chez … Merril Lynch, la banque conseil d’Alstom ! Le rôle de Clara Gaymard (patronne France et Europe de GE) est plus que louche, elle a actionné tous ses réseaux pour que personne dans l’Etat ne s’oppose à cette vente. Cette femme « modèle » ne semble s’arrêter à rien. Quand on sait qu’elle fait partie de l’illustre Commission Trilatérale et préside la très influente American Chamber of Commerce in France, on doute que son amour pour la France soit aussi fort que celui qu’elle porte à ses neufs enfants. Le livre (ainsi qu’une série d’autres enquêtes) montre aussi que la direction d’Alstom avait été noyauté par des agents étrangers, c’est donc une opération d’infiltration menée de très longue date qui s’est accélérée en 2014. Le livre de Manotti ne dit pas pourquoi cette accélération, mais j’avais entendu dire qu’à l’époque Alstom avait mis le feu aux poudres avec les Américains en signant un accord avec le chinois DongFang pour la fourniture d’alternateurs pour les futures centrales nucléaires chinois (http://www.alstom.com/…/alstom-signe-un-accord-de-cooperati…). Pas question que les Français facilitent le nucléaire civil et militaire chinois. Maintenant impossible pour les français de vendre une centrale (tant mieux) ou un sous-marin nucléaire sans l'aval des américains.
Le rôle de Macron n’est pas clair dans toute cette affaire. Macron était encore SGA à l’Elysée et a suivi tout cela avant de remplacer Montebourg & co à Bercy. Manotti le dépeint comme complaisant à l’égard des Américains mais ce n’est pas clair. Devant la commission d’enquête de l’Assemblée, c’est l’un des seuls à avoir affirmé que les arrestations avait certainement joué beaucoup pour le choix de GE contre Siemens (Siemens avait aussi fait les frais en 2008 des foudres du Department of Justice américain : https://www.justice.gov/…/former-siemens-executive-pleads-g…).
En tout cas, le livre de Manotti décrit parfaitement ce racket et l’immobilisme de nos chers énarques (paralysé par leur avenir, les promotions, les cadeaux…) devant une telle action de masse où l’on croise aussi le milieu du crime organisé, les pistes évoquées sont vertigineuses sur les liens entre pègre, monde économique et renseignement. Au delà de l’affaire Alstom, « Racket » est surtout un fantastique polar. A 75 ans, Dominique Manotti a une plume d’une modernité ahurissante. Ses héros sont géniaux (Ghozali et Daquin, que l’on voit malheureusement peu) et sa description des dessous du monde parisien (renseignement, politique, économique, parties fines) est ahurissante. Elle s’était mis à écrire il y a 20 ans après avoir lu « LA Confidential » et a voulu à son tour peindre notre réalité complexe via le roman (elle raconte tout cela dans une série de 5 interviews magistrales sur le web : https://www.youtube.com/watch?v=t0o7mpioiDc). Tous ses livres m’ont ensorcelé et appris énormément sur le fonctionnement de nos mondes et de nos élites. « La vie rêvée de Madoff » (que j’avais longuement chronique sur mon blog http://lesieclebleu.blogspot.fr/…/le-reve-de-bernard-madoff…) et « Or noir » (le livre clé sur l’ascension de Marc Rich, le créateur des marchés du pétrole, en lien avec les mafias marseillaises).
En attendant un autre Manotti, je vous recommande de lire celui là et tous les autres. Ils vous rendront moins naïfs quand vous lirez la presse et vous forceront à lire entre les lignes. Le livre vient de paraître dans la nouvelle collection polar Equinox des Editions Les Arènes, sous la responsabilité d'Aurélien Masson qui officiait auparavant à la Série Noire (où émargeait Dominique Manotti). Longue vie à Equinox et bravo à Laurent Beccaria pour cette nouvelle aventure et le courage de publier ce roman qui me rappelle "Une Guerre" de Dominique Lorentz !

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