En 1988, sur l'Île d'Ouvéa en Nouvelle-Calédonie, des troupes militaires françaises donnent l'assaut, après l'assassinat de quatre gendarmes, à la gendarmerie, puis la prise d'otages par des indépendantistes Kanak de vingt-sept gendarmes mobiles, entre les deux tours de l'élection présidentielle.
- Mathieu Kassovitz : le Capitaine du GIGN Philippe Legorjus
- Iabe Lapacas : Alphonse Dianou
- Malik Zidi : Jean-Pierre Perrot
- Alexandre Steiger : Jean Bianconi
- Daniel Martin : Bernard Pons
- Philippe Torreton : Christian Prouteau
- Sylvie Testud : Chantal Legorjus, l'épouse de Philippe Legorjus
- Steeve Une : Samy
- Philippe de Jacquelin Dulphé : Général de brigade Vidal
- Patrick Fierry : Colonel de l'armée Dubut
- Jean-Philippe Puymartin : Général de Gendarmerie Jérôme
- Stéfan Godin : Lieutenant Colonel de Gendarmerie Benson
- François « Kötrepi » Neudjen : Nine Wea
- Macki Wea : Djubelly Wea
- Pierre Gope : Franck Wahuzue
- Alphonse Djoupa : Hilaire Dianou
- Dave Djoupa : Wenceslas Laveloa
- Henry « Aïzik » Wea : Chef coutumier Imwone
- Aira « Toulousie » Gnipate : Tom Tchacko Pasteur
- Mathias Waneux : Chef Hwadrilla
- Stéphane Delesne : Lieutenant Colonel Arthur 11e Choc
- Jean-Christophe Drouard : Capitaine Jayot Commando Hubert
- Aladin Reibel : Général brigade aérienne Norlain
- Patricia Wéa : la Maman de la tribu
- Augustin Legrand
Mathieu Kassovitz rencontre d'abord des Kanaks en 2001 avant d'écrire le scénario pour leur demander la permission de faire un film sur leur histoire1. Kassovitz met ensuite deux ans à écrire une première version du scénario1. Alors que la situation politique évolue, que Kassovitz fait de nouveaux voyages en Nouvelle-Calédonie et qu'il recueille de nouveaux témoignages (tant de soldats que de Kanaks), le scénario est remanié et 25 versions différentes sont écrites en l'espace de huit ans1.
Initialement prévu pour être filmé en Nouvelle-Calédonie, sur les lieux de la prise d'otages d'Ouvéa, le tournage a finalement été déplacé en Polynésie française suite à l'opposition d'une partie de la population calédonienne, y compris kanak.
De nombreuses polémiques ont précédé la sortie du film. Alors que la production avait demandé l'aide de l'Armée française pour reconstituer certains décors militaires, celle-ci a refusé après avoir pris connaissance de l'esprit du scénario, contraire selon elle à la version historique et remettant en cause l'histoire officielle de manière trop militante2. De nombreux dirigeants politiques de Nouvelle-Calédonie, tant loyalistes qu'indépendantistes, ont également contesté l'objectivité du film[réf. nécessaire].
Toujours en réaction au scénario et au parti pris de l'auteur, il a été impossible de tourner le film en Nouvelle Calédonie, pour des raisons de sécurité. Le film a donc été tourné en Polynésie française, avec le soutien des autorités politiques locales3.
Par ailleurs, le film ne sera pas diffusé en Nouvelle-Calédonie au moment de sa sortie en salle. Le seul exploitant des salles de cinéma sur l'île l'a refusé au motif que l’œuvre de Kassovitz serait « très caricaturale et polémique » accusant le film de « rouvrir des plaies cicatrisées »4. Le film sera diffusé dans d'autres cinéma de Nouvelle-Calédonie ; seul le cinéma de Nouméa ne diffusera pas ce film.
"L'ordre et la morale" : la controverseMathieu Kassovitz consacre un film au drame d'Ouvéa, survenu en Nouvelle-Calédonie en 1988. Et déclenche une polémique attendue.
Le Point.fr - Publié le 15/11/2011 à 15:33
Mathieu Kassovitz consacre un film au drame d'Ouvéa, survenu en Nouvelle-Calédonie en 1988. Et déclenche une polémique attendue.
"L'ordre et la morale" revient sur le massacre de la grotte d'Ouvéa, le 5 mai 1988. © UGC Distribution
Eût-il mieux valu que le drame d'Ouvéa soit porté devant la justice ? L'amnistie portée par les Accords de Matignon du 26 juin 1988 a-t-elle, en ramenant le calme en Nouvelle-Calédonie, empêché que les plaies ne cicatrisent ? À la veille de la sortie en métropole de L'ordre et la morale, le film que Mathieu Kassovitz a consacré à la prise d'otages sanglante d'avril 1988, les passes d'armes se multiplient entre les témoins de l'époque. Et la violence des propos laisse penser que rien n'est encore, sinon même oublié, du moins véritablement éclairci.
Car le déroulement précis des événements fait encore aujourd'hui débat. L'affaire commence le 22 avril 1988, sur fond de présidentielle opposant le Premier ministre Jacques Chirac au chef d'État sortant François Mitterrand, et après quatre ans d'affrontements autour de l'indépendance calédonienne. Menée par un commando indépendantiste, l'occupation du poste de gendarmerie de Fayaoué, sur l'île d'Ouvéa, tourne mal. Quatre gendarmes perdent la vie, seize autres sont pris en otages et retenus dans la grotte sacrée de Gossanah. Paris envoie sur place plusieurs centaines d'hommes issus des unités d'élite (GIGN et 11e choc), renvoie la presse. Des négociations s'engagent. Le 5 mai l'assaut est pourtant donné ; deux militaires et dix-neuf Kanaks y perdront la vie.
Zones d'ombre
Dans quelles circonstances ? Certains preneurs d'otages ont-ils été victimes, après l'assaut, d'exécutions sommaires, comme l'affirme à l'époque un rapport de la Ligue des droits de l'homme ? Quid des interrogatoires menés auparavant par les militaires parmi les populations de l'île ? Alphonse Dianou, le chef des ravisseurs, est-il mort des mauvais traitements subis après sa blessure par balle au genou ? Surtout, l'assaut était-il nécessaire, ou a-t-il été précipité afin que l'affaire soit soldée avant le second tour de la présidentielle ?
L'ancien commandant du GIGN Philippe Legorjus, personnage central du film de Mathieu Kassovitz, qui avait mené à l'époque les négociations avec le commando kanak, assure que les discussions étaient "plus que possibles" avant l'assaut. Dans Ouvéa, la morale et l'action, co-écrit avec le journaliste du Monde Jacques Follorou, il assure même que François Mitterrand en était à l'époque informé. "MM. Mitterrand et Chirac ont perdu une occasion d'être à la hauteur des valeurs de notre République, écrit-il. Ils pouvaient éviter ce massacre, ils ne l'ont pas fait."
"Petit Français fraîchement débarqué"
Propos d'"affabulateur" selon le général Jacques Vidal, ancien commandant des Forces armées de Nouvelle-Calédonie. Lui affirme que le président de la République était à l'époque convaincu de la nécessité de l'assaut. Il estime par ailleurs dans un entretien au Figaro Magazine que Mathieu Kassovitz a adopté le seul point de vue du chef du GIGN et réalisé un "film partisan". Avec Bernard Pons, alors ministre de l'Outre-Mer, et Jean Bianconi, l'un des otages, il affirme dans un communiqué que tous trois n'ont "eu ni les comportements, ni tenu les propos qui leur sont respectivement prêtés, lesquels relèvent d'une déformation de la réalité, voire de la pure désinformation".
L'article même du Figaro Magazine défend l'idée que L'ordre et la morale "prend délibérément parti d'assassiner la vérité des faits", et traite son réalisateur d'"exemple parfait" des "petits Français de métropole fraîchement débarqués (...), impressionnés par ces langues où le verbe avoir n'existe pas, ces tribus où l'on est possédé collectivement par la terre nourricière, où le respect des anciens est sacré et dicte une vie collective qui fleure bon le communisme originel". L'auteur de l'article, Thierry Deransart, accuse en outre Legorjus, "belle âme pétrie d'idées généreuses" selon lui, d'avoir plagié le livre d'Edwy Plenel et Alain Rollat, Mourir à Ouvéa. Le Tournant calédonien. Avant de s'étonner qu'"un chef de corps d'une unité d'élite de la gendarmerie française fasse sienne la grille de lecture militante de deux journalistes trotskistes revendiqués"...
Avenirs
Quel crédit donner à ces attaques ? Mathieu Kassovitz, qui a travaillé près de dix ans sur le long-métrage, assure qu'il a cherché à être au plus près de la vérité, et à éviter la controverse. Dans un entretien à l'Agence France-Presse, il affirme avoir contacté le général Vidal et Bernard Pons lors de la préparation du film, sans réponse de leur part. "J'ai notamment travaillé à partir de l'enquête de la Ligue des droits de l'homme de 1989, elle-même étayée sur les témoignages des militaires, des Kanaks, de Pons, de Vidal..., explique-t-il. Mon film n'est pas adapté du livre de Philippe Legorjus."
Ce dernier le confirme. "La première fois que j'ai rencontré Mathieu Kassovitz, au début des années 2000, il voulait simplement faire un film sur cette affaire. Le choix d'adopter le point de vue de mon personnage sur l'affaire est une décision artistique, dont on ne peut pas lui faire reproche", insiste Philippe Legorjus, qui, tout en soutenant pleinement L'ordre et la morale, souligne qu'il fait de certains points une analyse différente. "Les militaires n'ont pas la part belle dans le film", estime-t-il.
Quant à Michel Rocard, arrivé à Matignon après la réélection de François Mitterrand, et chargé à l'époque de négocier une sortie de crise, il défend également le film, qu'il juge conforme à la réalité des événements.
Les Calédoniens pourront-ils s'emparer du débat et se forger leur propre opinion ? Le seul exploitant de salles de Nouméa a décidé, il y a plusieurs mois, de ne pas programmer L'ordre et la morale, une décision qui a suscité l'indignation de certains, mais n'a pas, souligne l'historien Frédéric Angleviel, spécialiste de la Nouvelle-Calédonie, provoqué de "mouvement massif, ni de la population calédonienne, ni des intellectuels". Quant aux deux grands partis politiques de l'île, ils "ne sont pas favorables à une large diffusion, l'Union calédonienne, indépendantiste, parce qu'elle considère que le film fait passer les partis indépendantistes pour des pleutres, qui ont abandonné les preneurs d'otages à leur sort ; le rassemblement UMP parce qu'il croit que le film, en rouvrant les blessures, peut contrarier la réconciliation", souligne-t-il.
La production assure, elle, qu'elle fera en sorte que L'ordre et la morale soit tout de même diffusé en Nouvelle-Calédonie, en décembre.La prise d'otages d'Ouvéa désigne une succession d'événements violents survenus sur l'île d'Ouvéa (Nouvelle-Calédonie) en avril-mai 1988 et qui ont durablement marqué le territoire.
En avril 1988, après deux ans de cohabitation, la France se prépare à l'élection présidentielle qui voit s'affronter le Premier ministre Jacques Chirac et le président de la République François Mitterrand.
Depuis plusieurs années, en Nouvelle-Calédonie, la situation politique est tendue depuis que la métropole française appelle à une immigration massive de citoyens européens ou originaires d'Outre mer vers l'archipel océanien pour rendre les kanaks minoritaires1 : des militants indépendantistes du FLNKS s'adonnent aux incendies et aux pillages répétés de maisons d'éleveurs « caldoches ». Le 5 décembre 1984, en représailles, une embuscade est menée à Hienghène dans laquelle dix indépendantistes sont tués, dont deux frères du leader indépendantiste Jean-Marie Tjibaou. En janvier 1985, l'indépendantiste kanak du FLNKS Éloi Machoro est abattu par le GIGN, devenant un martyr pour les kanaks.
Devant ces événements, le gouvernement décide d'un référendum concernant l'indépendance éventuelle de la Nouvelle-Calédonie. Le 13 septembre 1987, Jacques Chirac étant Premier ministre de la première cohabitation sous la présidence de François Mitterrand, a lieu le « référendum Pons » d'autodétermination. La question posée à près de cent cinquante mille habitants de la Grande Terre et des Îles Loyauté (Maré, Lifou et Ouvéa) est : « Voulez-vous que la Nouvelle-Calédonie accède à l'indépendance ou demeure au sein de la République française ? ». La seule condition pour voter est une durée de résidence de trois ans, restriction insuffisante pour les indépendantistes qui décident de boycotter ce référendum. La participation est de 59,1 % (avec 58 % des inscrits) pour un résultat de 98,3 % de voix favorables au maintien de la Nouvelle-Calédonie dans la République Française.
En octobre 1987, un regain de tension se manifeste dans les rangs du FLNKS suite à l'acquittement, par la cour d’assise de Nouméa, des sept auteurs de l'embuscade menée en 1984. Les indépendantistes manifestent leur colère, conspuant le fait que le jury — constitué par tirage au sort parmi les citoyens français inscrits sur les listes électorales — fût composé exclusivement d'Européens1.
Parallèlement, l'élection présidentielle coïncida avec les élections régionales instaurant un nouveau statut pour le territoire, le controversé statut Pons II très défavorable aux indépendantistes. Le FLNKS, qui à l'époque rassemble la majorité des mouvements indépendantistes, rejette les élections régionales néo-calédoniennes de 1988 et appelle à un « boycott actif » des élections. Un contingent supplémentaire de militaires et de gendarmes est envoyé sur l'archipel.
Le vendredi 22 avril 1988 au matin, à Fayaoué, sur l'île d'Ouvéa, deux jours avant le premier tour des élections présidentielles, des indépendantistes kanaks et membres du FLNKS, attaquent la gendarmerie (les 3 gendarmes permanents étant récemment renforcés par 28 gendarmes mobiles), dans le but de l’occuper jusqu’au jour du deuxième tour en prenant les gendarmes en otage. L’attaque dégénère (un des officiers refuse d'être pris en otage, prend son arme et tire) et quatre gendarmes sont tués par balles2 et trois indépendantistes blessés3. Les médias de l'époque relayant les propos du Premier ministre Jacques Chirac2 annoncent pourtant que les trois gendarmes ont été « massacrés à l'arme blanche »3, ce qui est contesté par des documents d'autopsies et des témoignages de gendarmes2 mais qui est confirmé dans un autre document, la famille d'une des victimes évoquant une falsification ultérieure des documents afin de « favoriser l’amnésie »4.
Les vingt-sept autres gendarmes, désarmés, sont pris en otage et séparés en deux groupes. Le premier groupe, mené par Chanel Kapoeri, se rend dans le sud de l’île à Mouli, où les otages sont finalement libérés trois jours plus tard, à la demande des « vieux » et des coutumiers. Le second groupe de seize otages conduit par Alphonse Dianou (ancien séminariste s'occupant des jeunes du FLNKS) est emmené dans une grotte5 près de la tribu de Gossanah.
Des actions similaires étaient prévues à Lifou et Maré6, mais selon Jean Guiart n'eurent pas lieu pour des raisons coutumières diverses.
Paris envoie sur place ses troupes d’élite sous le commandement du général Vidal, commandant sur place le Régiment d'Infanterie de Marine du Pacifique (RIMaP) : le GIGN, EPIGN, le 11e Choc (dépendant des services secrets) et le commando Hubert. L’île d’Ouvéa est bouclée, déclarée « zone militaire7 » et interdite aux journalistes2, alors même que la grotte demeure introuvable, les gendarmes la cherchant partout où elle n'était pas, dans les falaises, alors qu'elle était portée sur la carte qu'ils avaient mal lue.
Le dimanche 24 avril, le premier tour des élections présidentielles marque une nette radicalisation du clivage entre les électorats : l'électorat loyaliste sanctionne le RPCR avec une importante progression du Front national, tandis que le mot d'ordre de boycott indépendantiste est largement suivi dans l'électorat mélanésien. On note trente-huit bureaux fermés.
La grotte est finalement repérée le 27 avril, après des interrogatoires musclés sur les habitants de Gossanah8. Selon des témoins, des enfants sont enchaînés à des poteaux et maltraités par les militaires devant leurs parents2. Cette information est douteuse, par contre le père de celui qui deviendra l'assassin de Jean-Marie Tjibaou a bien été ligoté à un tronc de cocotier. Il en mourra. Le même jour, le capitaine Legorjus, du GIGN, sous l'autorité du général Vidal, accompagné du substitut du procureur de Nouméa, Jean Bianconi, vont parlementer avec leurs preneurs d'otages. Dianou menace d'exécuter des otages si Legorjus n'ordonne pas aux six gendarmes qui l'accompagnent d'entrer à leur tour dans la grotte1. Les huit hommes sont à leur tour pris en otage. Legorjus et Bianconi sont libérés le lendemain afin de servir de médiateurs.
Les preneurs d'otages, peu à peu lâchés par le bureau politique du FLNKS qui ne veut pas assumer la mort des quatre gendarmes2, constatent que la situation insurrectionnelle qu'ils espéraient provoquer reste sporadique. Un semblant de négociation s’engage. Selon Legorjus, « Alphonse Dianou voulait sortir vivant de cette affaire, avec ses camarades. J'expliquai à Bernard Pons que l'idée d'une reddition était possible. Après le second tour de la présidentielle », mais l’échéance du deuxième tour des présidentielles, précipite les événements et l’assaut est décidé du fait, selon le général Vidal et Bernard Pons, ainsi que certains témoignages de gendarmes pris en otage4, de l'impossibilité de négocier et de l'hostilité de certains des preneurs d'otages. L'assaut a été décidé, non par Jacques Chirac, qui l'a proposé, mais n'avait pas le droit constitutionnel d'agir, mais par François Mitterrand, qui a choisi les troupes et a signé l'ordre, conformément à ses prérogatives constitutionnelles. Mais il a agi dans le secret le plus absolu, laissant ses collaborateurs en dehors du dossier, ce qui explique le récit bien intentionné, mais inexact de Gilles Ménage[réf. nécessaire] .
D’après Gilles Ménage9, alors directeur-adjoint du cabinet de François Mitterrand, cette crise est directement gérée par Matignon. Le Président, averti des tractations depuis que Legorjus a téléphoné à son camarade Christian Prouteau pour l'informer10, exprime sa réticence quant à une opération armée dont les conséquences rendraient tout dialogue impossible par la suite. Ne voulant pas interférer dans l'action du gouvernement au risque de faire échouer les tentatives de libération des otages, François Mitterrand se contente dans un premier temps d’échanges verbaux avec son Premier ministre.
Mais, le 30 avril, certains leaders indépendantistes adressent officiellement au Président une lettre relative à la situation sur place. Saisi directement, le Président de la République ne peut plus être accusé de gêner le gouvernement.
Dès le lendemain, le dimanche 1er mai, il adresse donc une lettre officielle au Premier ministre. Il réclame d’être informé régulièrement de l’évolution de la prise d’otage et qu’intervienne une réelle « mission de conciliation ». Cette dernière demande est rejetée par Jacques Chirac qui préfère réaffirmer sa confiance aux hommes dépêchés sur place. Le Premier ministre précise : « toute mesure de conciliation ou de médiation reviendrait dans ces conditions à placer sur le même plan ceux qui, dans le territoire, se conforment aux lois et ceux qui les violent ».
Dans le même temps, Bernard Pons échange, par écrit, avec le général Vidal et évoque une action de force permettant « une libération sans concession des otages ».
Le 3 mai de nouvelles informations parviennent à l’Élysée. Le gouvernement informe le Président que les conditions pour une opération militaire sont réunies. La météorologie est favorable – le vent, la pluie permettraient une approche discrète – et l’on assure au Président que les pertes kanaks seraient limitées au maximum.
Dans ces conditions, François Mitterrand donne son accord à une intervention qui doit avoir lieu en début de soirée, le 3 mai – heure de Paris ; à l’aube du 4 mai, selon l’heure de Nouvelle-Calédonie.
Quelques heures plus tard, la présidence de la République apprend l’annulation de l’opération et la communication se rompt entre l’Elysée, Matignon et les militaires sur place.
Cette décision ne sera pas sans conséquence sur la suite des événements : les conditions initialement prévues pour mener à bien l’opération ne sont plus réunies et la rumeur d’une intervention militaire est désormais sur toutes les lèvres dans l’archipel.
Alors que sont libérés, à la surprise générale, les derniers otages du Liban, l’assaut est lancé en Nouvelle-Calédonie sur la grotte. Il est 21 h à Paris. D'après Gilles Ménage, l’Élysée n’est pas tenu informé11.
Soixante-quinze hommes participent à l'assaut2. Les preneurs d'otages combattent dans des postes de combat défendant l'accès de la grotte avec une mitrailleuse AA-52, des fusils et des FA-MAS pris lors de l'attaque de la gendarmerie12. Dix-neuf des preneurs d'otages et deux militaires sont tués lors de l'assaut. L'opération permet la libération des gendarmes retenus en otages2.
Des membres du FLNKS et d'autres indépendantistes accusent alors les forces de l'ordre d'avoir « laissé mourir volontairement » ou « exécuté sommairement » certains preneurs d’otages après l’assaut.
Les sources sont sur cette question exposent des versions contradictoires. Les autorités militaires ont toujours nié cette version. Suite à une enquête de commandement, Jean-Pierre Chevènement, ministre de la Défense du gouvernement Rocard, relève « qu'aucun élément de l’enquête ne fait apparaître qu'il y a eu des exécutions sommaires » tout en évoquant des « actes contraires au devoir militaire » et « des points lui paraissant obscurs après l'évacuation d'Alphonse Dianou »13 ».
Parmi les cas suspects, celui de Wenceslas Lavelloi, surnommé « Rambo », retrouvé mort d’une balle dans la tête et dont plusieurs témoignages semblent confirmer qu’il était encore vivant après la fin de l’assaut ; le cas d’Alphonse Dianou, chef du commando, blessé d’une balle au genou14, laissé plusieurs heures sans soins et qui devait finalement décéder2 ; le cas de Patrick Amossa Waina, un « porteur de thé »15 de 18 ans qui ne faisait pas partie des preneurs d’otages, retrouvé mort d'une balle dans la tête alors qu'il était vivant à la fin de l’assaut2 ; de Martin Haiwe qui tentait de s’enfuir avant l’attaque et de Samuel Wamo16. Le légiste ayant pratiqué les autopsies constatera également un nombre anormalement élevé de victimes tuées d’une balle dans la tête17 : douze sur dix-neuf ont en plus de multiples blessures reçu une balle dans la tête2. Néanmoins, d'après certains participants de l'opération, « aucun coup de feu n'a été entendu sur zone après la fin de l'assaut et la libération des derniers otages18 ».
Selon Nidoïsh Naisseline, leader du mouvement indépendantiste Libération kanak socialiste : « Pons et Chirac se sont conduits comme de véritables assassins. Ceux que l'on appelle les ravisseurs avaient déjà libéré dix gendarmes et attendaient que la situation politique se clarifie le 10 mai, afin de négocier. MM. Pons et Chirac ont préféré les assassiner. Ils auraient pu éviter cette boucherie, mais ont préféré échanger du sang kanak contre des bulletins de vote des amis de J.-Marie Le Pen »19.
En 2008, Michel Rocard, qui a été le Premier ministre succédant à Jaques Chirac après les élections de 1988, déclare : « Ce que je savais moi — et que j’étais seul à savoir, je ne pouvais pas le dire aux autres délégations parce qu’il ne fallait pas que le secret sorte — c’est qu’il y avait aussi des officiers français… Enfin, au moins un et peut-être un sous-officier, on ne sait pas très bien… À la fin de l’épisode de la grotte d’Ouvéa, il y a eu des blessés kanaks et deux de ces blessés ont été achevés à coups de bottes par des militaires français, dont un officier. […] Il fallait prévoir que cela finisse par se savoir et il fallait donc prévoir que cela aussi soit garanti par l’amnistie »20.
Deux jours plus tard, François Mitterrand est réélu président de la République. Il nomme Michel Rocard Premier ministre qui constituera une mission de dialogue chargée de renouer la discussion entre loyalistes et indépendantistes. Cette mission conduira aux accords de Matignon (26 juin 1988) et à une amnistie générale pour les preneurs d’otages et les militaires impliqués dans les morts suspectes.
Ces événements toujours très présents dans la mémoire des gens d’Ouvéa, accrurent également le malaise de la gendarmerie. Dans Le Quotidien de Paris, le 16 août 1989, Charles Hernu, ancien ministre de la Défense et fils de gendarme, déclare : « Les gendarmes se sentent de moins en moins reconnus dans leur dignité. Après les événements de Nouvelle-Calédonie, l'opinion ne s'est pas assez rendu compte que les gendarmes avaient laissé leur vie là-bas. La nation, dans son ensemble ne s'est pas montrée suffisamment reconnaissante ».
Une cérémonie de réconciliation entre gendarmes et habitants de Gossanah eut lieu en 1998. Mais elle n'a pas eu lieu avec la population de Téouta, descendante d'immigrés de Samoa, et qui avait eu le plus de morts, ces derniers ayant participé à l'attaque de la gendarmerie alors que les hommes de Gosana n'y étaient pas.
- Les Médiateurs du Pacifique a été réalisé en 1996 par Charles Belmont sur ce sujet en collaboration pour le scénario avec le journaliste Olivier Duhamel. Le film est sorti en mai 1997.
- Medhi Lallaoui, Retour sur Ouvéa, 2008.
- Élisabeth Drevillon, Grotte d’Ouvéa : autopsie d’un massacre, documentaire d'Infrarouge de 2008.
- Mathieu Kassovitz, L'Ordre et la Morale, sorti en France le 16 novembre 2011. Le réalisateur y interpréte le rôle de Philippe Legorjus.
- Chanel Kapoeri, Témoignage de Chanel Kapoeri, Conseiller municipal d'Ouvéa, Attaché au cabinet du président de la Province des Iles Loyauté, secrétaire général adjoint de l'Union calédonienne, in Le Mémorial Calédonien, vol. 9, Nouméa, 1995
- Jean Guiart, "Structure de la Chefferie en Mélanésie du Sud", le chapitre sur Ouvéa traite du contexte traditionnel des événements de la grotte, Institut d'Ethnologie, Paris 1992
- Jean Guiart, A drama of ambiguity: Ouvea 1988-89, Journal of Pacific History, juin 1997
- Philippe Legorjus, La Morale et l'action, Paris, 1990
- Cédric Michalski, L'Assaut de la grotte d'Ouvéa : Analyse juridique, Éditions L'Harmattan, Paris, 2004 (ISBN 2-7475-6467-3)
- Michel Bernard, GIGN, le temps d'un secret, Bibliophane-Daniel Radford, Paris, 2003
- Antonio Raluy, La Nouvelle-Calédonie. Paris, Éditions Karthala, 1990 (ISBN 2-8653-7259-6)
- Alain Rollat et Edwy Plenel. Mourir à Ouvéa, Le tournant calédonien, Paris, 1988
- Antoine Sanguinetti (dir. de pub.), Enquête sur Ouvéa, Études et documentation internationales, Paris, 1989
- Henri Weill, Opération Victor, GIGN et Services Secrets dans le Pacifique, Balma, 1989
- Général Picard, Ouvéa, quelle vérité ?, Éditions LBM, 2008
- Gilbert Picard, L'Affaire d'Ouvéa, Le Rocher, 1988
- Gilles Ménage, Convictions et responsabilité, Retour sur les événements de Nouvelle-Calédonie de mai 1988, Institut François Mitterrand, novembre 2011
- Philippe Legorjus & Jacques Follorou, Ouvéa, la République et la morale, préface de Mathieu Kassovitz, éditions Plon, novembre 2011.
- Le point de vue de Jean Bianconi dans GazetteInfo, 23/11/2011
Avec d'autres indépendantistes, le 22 avril 1988, il attaque une gendarmerie à Fayaoué, sur l'île d'Ouvea, pour faire pression sur le gouvernement Français au moment de la présidentielle. Quatre gendarmes sont tués, 27 autres sont pris en otage, et emmenés dans cette grotte. L'Etat français réplique avec les grands moyens et fait appel à l'armée. Le 6 mai, les forces de l'ordre donnent l'assaut. Les otages sont libérés sains et saufs, mais au prix de 21 morts : 19 Kanak indépendantistes et 2 militaires. Il n'y aura pas de procès pour tirer au clair ces événements, mais une amnistie, au terme des accords de Matignon quelques semaines après. AFP PHOTO MARC LE CHELARD
Les Kanak pleurent 19 des leurs tués lors de l'assaut de la grotte. L'événement marque profondément les esprits. Ces morts deviennent pour la communauté kanak l'emblème d'un combat sans fin.
28 avril 1988
L'ancien ministre revient sur les événements d'Ouvéa en 1988 et sur la polémique suscitée par la sortie du film «L'Ordre et la Morale»...
Bernard Pons était ministre des DOM-TOM de Jacques Chirac en 1988. Il a donné la charge qui a fait vingt-et-un morts, dix-neuf kanaks et deux militaires. Pour 20 Minutes, il revient sur la sortie de L'Ordre et la Morale, ce mercredi.
Comment pouvez-vous critiquer un film que vous n'avez pas voulu voir en salle?
Parce que je sais ce qu'il contient. J'ai lu le vingt-quatrième scénario. Je sais, par exemple, que j'y apparais en robe de chambre dans mon bureau en train de fumer un cigare. Je n'ai jamais fumé de ma vie.
Le film laisse entendre que l'assaut a été donné pour des raisons politiques…
Toute cette affaire a été réalisée dans la clarté la plus totale. François Mitterrand était président. Jacques Chirac, Premier ministre. S'ils ont donné l'ordre d'attaquer, c'est parce que la vie d'hommes était en jeu et non pas parce qu'ils étaient au coude-à-coude avant le second tour de la présidentielle.
C'est vous qui avez relayé l'ordre. Avec le recul, le regrettez-vous?
Je n'étais là que pour libérer les otages. La façon dont les événements se sont déroulés n'est que le fait des ravisseurs. Ils ne voulaient rien entendre…
Mais, regrettez-vous votre ordre?
J'ai lancé cette opération de force, à contrecœur.
Aujourd'hui, de quel œil voyez-vous l'évolution de la situation en Nouvelle-Calédonie?
Le travail effectué depuis 1988 est remarquable. J'espère qu'un jour, toutes les composantes de l'île pourront vivre en paix, ensemble. Il faudra faire ce référendum sur l'indépendance quand les esprits seront prêts. Aujourd'hui, c'est encore trop tôt. Le jour où cela se fera, il faudra bien respecter l'avis des Calédoniens.
8 novembre 1998. Le référendum. Les Calédoniens ont voté massivement Oui, à plus de 72%, lors de ce référendum qui entérine les accords de Nouméa.
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