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Enseignante en philosophie, elle dirige le département des sciences sociales à l'université Paris-Descartes.
Une société sans violence est-elle envisageable ?
La violence est une composante de la condition humaine. On ne pourra pas l'éradiquer, comme en rêvaient les philosophes des Lumières. Le « zéro risque », prôné parfois pour justifier des politiques sécuritaires, est un mythe. D'ailleurs, une certaine forme d'agressivité est utile. Les conflits - quand ils peuvent s'exprimer, quand ils manifestent une solidarité -, permettent d'évoluer et d'avancer. Ils signifient qu'heureusement, tout le monde ne pense pas la même chose.
Quelles violences, que l'on aurait pu espérer disparues ou atténuées, persistent ?
La traite d'êtres humains, en dépit des Droits de l'homme et de l'abolition de l'esclavage. Les violences faites aux femmes, même si ces crimes et délits sont désormais condamnés par la loi dans bien des pays. Le génocide : après la Shoah, plus jamais ça ? Mais des groupes de gens peuvent encore être « effacés » de l'univers. Des exemples parmi d'autres...
À l'inverse, qu'est-ce qui caractérise, selon vous, notre époque ?
Dans le domaine de l'entreprise, l'idéologie du gagnant et du perdant. Chacun pour soi et tous contre tous, un retour à cet « état de nature » que définissait Thomas Hobbes au XVIIe siècle. L'ultra-individualisme est le mal de notre siècle. On a fait miroiter une promesse de salut par le travail, on a confondu identité et salaire. Les gens sont poussés à aller de l'avant, monter en grade, gagner toujours plus. Conséquences : ceux qui n'ont pas de travail sont humiliés et culpabilisés, persuadés que c'est de leur faute.
Votre Dictionnaire se réfère aussi aux artistes - les peintres Goya ou Bacon, les réalisateurs Eastwood et Coppola -, aux écrivains, aux poètes. Pourquoi ?
L'art révèle des choses que l'on n'arrive pas nécessairement à dire. Une oeuvre est parfois plus « lisible » qu'un concept philosophique ou une enquête sociologique. La fiction aide à penser. La rationalité, en effet, ne permet pas de faire le tour des questions qui nous bouleversent. Aujourd'hui, la tendance est à trouver, rapidement, des solutions simples et magiques. Mais les choses sont complexes !
C'est ce que vous enseignez à vos étudiants ?
Je veux faire l'effort de leur faire comprendre, sans simplifier. La violence, elle est là, aussi, à l'université. Obtenir le silence dans l'amphi, ce n'est pas rien ! (Rires) Je refuse de quitter la salle ou de brandir la menace de l'examen : ce n'est pas par la violence que l'on apprend. Les étudiants sont souvent dans l'agressivité, habitués aux rapports de force. Tenez, ils boudent le travail en équipe car ils se méfient « de celui qui en profitera pour ne rien faire » ! L'éducation sert aussi à cela : passer des messages pour sortir de la logique de la compétitivité, pour restaurer la confiance et la coopération. Moi, j'y crois.
Recueilli par Colette DAVID.
« Bruit », « Crime passionnel », « Guerre civile », « Jeux vidéo », « Mépris », « Sans-logis », « Terrorisme »...: quelques-unes des 300 entrées de cet ouvrage, rédigées par des sociologues, des historiens, des juristes, des psychanalystes, etc. Michela Marzano a privilégié les thèmes d'actualité qui permettent une mise en perspective. Le Dictionnaire de la violence, éd. Puf, 1 568 pages, 39 €.
Elle parle avec passion et des intonations qui trahissent vite ses origines italiennes. Michela Marzano est philosophe. Editorialiste à La Repubblica, cette brune quadragénaire enseigne également l’éthique à l’université Paris-Descartes. Le jour de la rencontre, elle arrive de Milan, visiblement effarée : «L’Italie c’est un désastre, ça va péter.» Dans son pays natal, ses nombreux ouvrages lui valent les sollicitations régulières des talk-shows. En France aussi, elle a beaucoup écrit ces dernières années : sur la peur, la défiance et sur le rapport au corps. C’est d’ailleurs son Dictionnaire du corps, publié en 2007, qui lui a donné l’envie de poursuivre ses réflexions sur «la fragilité et la vulnérabilité», en s’intéressant à la notion de violence.
Un nouveau dictionnaire (1) donc, réunissant les contributions de philosophes, juristes, économistes, anthropologues, psychanalystes ou historiens, consacré aux violences. De «A», comme agressivité, à «G», comme génocide, en passant par «école», «haine», «mafia» et «tueur en série», le résultat est assez surprenant. Oubliez le Larousse. Ici, les définitions renvoient tout autant à Michel Foucault qu’à Clint Eastwood, et n’hésitent pas à afficher des opinions bien tranchées. Pour seul exemple, l’article «expulsion» où la «violence du chiffre» et «la violence de l’administration» sont clairement dénoncées. On peut y lire en conclusion : «Loin d’être de nouveaux barbares, les migrants, nouveaux damnés de la Terre, renvoient l’image de sociétés dites civilisées, qui n’en sont pas moins violentes, de sociétés riches, qui n’en sont pas moins avares.» Avis aux âmes militantes, voici un dictionnaire qui vaut manuel de combat…
J’assume totalement les prises de position des auteurs. Même si c’est un peu réducteur de résumer ce dictionnaire aux thématiques les plus engagées. J’ai laissé les auteurs libres de rédiger soit une analyse formelle, soit un article plus subjectif. Et il y a vraiment de tout ! Des juristes, qui énumèrent tous les aspects d’un problème sans prendre parti, comme des chercheurs, qui livrent leur vision d’une situation, en affirmant leurs positions. C’est effectivement le cas pour «l’exclusion», mais aussi pour «l’école» ou encore pour le thème «marchés», rédigé par un jésuite. J’ai aussi sollicité des gens qui n’ont pas forcément les mêmes opinions que les miennes, mais dans l’ensemble, il y a beaucoup de positions que j’approuve. Je suis de gauche et je le revendique. Même dans mon travail. Je ne crois pas à la neutralité absolue du chercheur. On regarde tous le monde à travers nos opinions, notre expérience, mieux vaut le reconnaître ! C’est encore plus vrai lorsqu’on aborde des thèmes sensibles comme la violence. Affirmer qu’une situation est violente, c’est déjà un jugement. Quand le gouvernement évoque le «retour humanitaire des Roms», il masque justement la violence de l’expulsion, ce qui se joue réellement, pendant et après ce retour. C’est un choix de langage délibéré. L’expulsion est un bon exemple de violence cachée derrière des mots qui valent déni.
Oui, c’est assez paradoxal… Officiellement, tout le monde fait de grands discours contre la violence. En théorie, tout le monde accepte l’idée qu’il faut respecter l’être humain et prendre en compte la personne. En même temps, il y a une tendance très forte à effacer les gens, à nier leur singularité. Effacer l’autre, c’est la vraie définition de la violence. Or, qu’est-ce qu’on voit ? Des discours hypercompétitifs, à connotation managériale qui classent les gens en «winners» ou en «losers». La caricature, c’est l’idéal de la Rolex à 50 ans, mais cette conception s’est généralisée, elle s’impose aux individus. Il y a d’un côté ceux admirés parce qu’ils contrôlent tout, s’érigent en modèles, et les autres, déconsidérés parce qu’ils n’y parviennent pas. Ce discours inégalitaire marque un retour surprenant à l’état de nature, désormais culturalisé. Dans le dictionnaire, il y a deux longs articles consacrés à des thèmes qu’on n’associe pas d’habitude à la violence : «compétences» et «excellence». Pourtant, ces valeurs très prisées dans l’entreprise, génèrent aussi d’incroyables souffrances, des violences symboliques qui peuvent détruire les gens.
L’un des partis pris de ce dictionnaire est d’affirmer que le primat de l’économie nous a conduits à effacer toute autre valeur et justifie, in fine, le recours à la violence. C’est le cas pour la torture. Dans les démocraties, elle avait disparu depuis deux siècles. Après le 11 Septembre, elle a été à nouveau pratiquée, et en partie justifiée, pour faire parler d’éventuels terroristes. Au nom d’un raisonnement qui émane de l’économie : les coûts et les bénéfices. On pratique la torture, le coût, pour sauver le plus grand nombre, le bénéfice.
Depuis peu, un mouvement de contestation s’oppose à ce diktat de l’économie appliqué à tous les aspects de la vie humaine, mais, pendant trente ans, on s’est habitué à ce que la seule valeur qui compte soit celle de l’utilité.
Injustice, c’est le mot-clé. Aujourd’hui, plus qu’une révolte, il y a un désespoir généralisé au sein de nos sociétés, comme dans les rapports Nord-Sud. Le cri de l’injustice est universel. Et ce désespoir sans issue est vécu comme une violence par les plus vulnérables. Or, dans nos sociétés fracturées, il y a de moins en moins de dialogue. Justement parce qu’on n’arrive plus à nommer les choses. Du coup, les désespérés réagissent eux aussi par la violence. C’est ce qui s’est passé cet été avec les émeutes en Angleterre : une explosion gratuite, sans finalité. Et comment y fait-on face ? Par le tout répressif, qui ne règle rien. En France aussi les politiques sécuritaires dans les banlieues n’ont jamais rien réglé. On prône une «tolérance zéro» ou la «zéro délinquance» ? C’est faire l’impasse sur les causes des tensions, sur la nécessité de réinventer le vivre ensemble. Les responsables politiques passent leur temps à dénoncer la violence, c’est même parfois excessif. Comme s’ils rêvaient d’une société totalement débarrassée de la violence. Impossible. L’agressivité, les pulsions destructrices ont toujours existé et existeront toujours. Nous sommes tous animés, un jour où l’autre, par la haine, la colère ou la vengeance.
Il faut arriver à reconnaître cette face obscure qui existe en chacun de nous, et imposer une limite infranchissable : le respect inaliénable de la vie d’autrui. Ce n’est jamais facile de vivre avec les autres, d’accepter les différences. Mais c’est encore plus compliqué quand l’utilité est le seul critère en jeu. Dès 1847, Marx annonçait dans Misères de la philosophie que «viendra un temps où tout sera objet d’échanges et de commerce». Nous y sommes.
Il y en a plusieurs. Mais c’est une histoire qui se réfère surtout à la notion d’abus de pouvoir. Il l’a lui-même évoquée lors de son interview sur TF1. Sur le coup, tout le monde s’est focalisé sur le fait qu’il n’ait rien dit sur ce qui s’était passé dans la suite du Sofitel. C’est vrai, on ne sait toujours pas comment il est possible de nouer une relation consentie en neuf minutes avec une femme inconnue.
Mais, spontanément, DSK a aussi déclaré que ce qui l’avait le plus blessé, c’est qu’on l’accuse d’abus de pouvoir. Et c’est intéressant qu’il en ait parlé, alors que Claire Chazal ne l’évoquait pas. Qui peut croire, en effet, qu’un homme dans sa position, avec son immense pouvoir, laisse l’autre libre de son choix, qu’il y ait usage de la force ou non ? La jeune collaboratrice hongroise qui avait eu une liaison avec Dominique Strauss-Kahn au FMI, l’avait évoqué à sa façon, dans ses déclarations, en expliquant qu’accepter ses avances était un problème, mais que les repousser était aussi un problème.
Ce genre d’abus de pouvoir est fréquent dans les sociétés qui sont encore très marquées par les relations de domination-soumission, comme la France, et aussi l’Italie d’ailleurs.
Si le mensonge se confirme, alors je placerais cette affaire dans l’article «confiance». Trahir la confiance de quelqu’un, c’est très violent. Car faire confiance, c’est un pari, une vulnérabilité qu’on accepte délibérément. Et quand elle est remise en cause, c’est très destructeur. C’est vrai pour les individus, mais pas uniquement. Car la confiance est aussi le ciment de toute société. On élit des dirigeants, on leur fait confiance pour défendre l’intérêt commun.
En Italie, j’ai participé à une émission où était invité un groupe d’ouvriers. Ils avaient consenti des sacrifices contre la promesse de préserver leurs emplois. Finalement, l’usine fermait et ils étaient tous licenciés, malgré les engagements de leurs patrons. Après l’émission, je me suis retrouvée à l’aéroport, et un homme qui m’avait vue à la télé est venu me parler. On a évoqué les ouvriers et il m’a dit : «C’est pour tout le monde pareil ! On n’en peut plus, on ne croit plus personne. Ça va exploser.»
(1) «Dictionnaire de la violence», sous la direction de Michela Marzano, PUF, 1 552 pp., 39 €.

« En nous promettant de nous réaliser par le travail, l’entreprise nous ment ?
Je préfère dire qu’elle nous manipule. Elle produit en effet un discours qui réclame un investissement total du salarié, une adhésion globale à la culture d’entreprise. En échange, elle promet à ses salariés le bonheur. Ces derniers se donnent à fond, mais le bonheur ne sera pas au rendez-vous. Comment pourrait-il en être autrement ? Si mon épanouissement est lié aux succès de mon entreprise, il est forcément fragile, car soumis aux aléas du marché (la crise actuelle en est un bel exemple). En associant bonheur et performance du groupe, l’entreprise cherche à faire oublier que son seul but, et c’est logique, demeure celui de faire du profit, de dégager des bénéfices, de rémunérer ses actionnaires, etc. »
Source : http://www.lepoint.fr/actualites-chroniques/l-entreprise-ment/989/0/311881
Extension de la manipulation, de l'entreprise à la vie privée
http://www.youtube.com/watch?v=0nZgaBSjVV4
Introduction
Du modèle "paternaliste" à un modèle "individualiste".
Un tryptique de valeurs prometteuses : authenticité, volontarisme, autonomie.
Kierkegaard affirmait que le "vertige de la liberté" suscite l'angoisse.
Qu'est-ce que réussir sa vie et comment s'y prendre ?
Jacques Berque écrivait : "la question qui va se poser à nos sociétés ne porte plus sur le fameux que faire ? mais sur un qui être ? bien plus radical".
Les nouveaux prophètes, ils se présentent comme les artisans d'un "savoir-faire" et plus encore d'un "savoir être". Ils exploitent l'air du temps.
Les héros classiques étaient des individus capables de renvoyer tout à la fois à l'épopée et à l'éthique; des êtres mortels n'ayant pas peur de s'exposer au regard et au jugement des autres.
Aujourd'hui le leader est présenté comme un individu capable de donner du sens, de la cohérence et de la sécurité dans un monde complexe qui en manque tant, un homme susceptible de fédérer autour de lui les gens les plus efficaces afin de construire un espace "énergétique" ...
Le héros classique était désireux d'acquérir de la gloire, mais il était aussi prêt à se sacrifier au service de sa cause.
Le nouveau héros, nous explique les manuels de management, est toujours prêt à prendre des risques. Mais est-il pour autant prêt au sacrifice de soi ? Le problème, c'est qu'il ne semble pas avoir beaucoup de scrupules lorsqu'il est question de sacrifier les autres.
Christopher Lasch avait déjà aperçu la naissance de ce genre de dirigeant, qui se caractérise par "l'art de faire les poches aux autres" et par sa capacité "à ne pas se laisser troubler par des subtilités morales".
C'est Jeff Skilling, le héros d'Enron, affrmant que la seule chose qui intéresse les gens est l'argent et dont le livre de chevet est "La vertu d'égoïsme" (1964) d'Ayn Rand.
Les jansénistes avaient procédé à la démolition du héros. Le "moi" est haïssable avait écrit Pascal. La Rochefoucauld renchérira dans ses Maximes : "il y a trois espèces d'hommes : les orgueilleux, les vaniteux et les autres. Je n'ai jamais rencontré les autres".
Selon Mandeville, médecin Hollandais, puisque l'homme est mauvais, que ses vertus ne sont le plus souvent que des vices déguisés, qu'il n'est au fond guidé que par ses passions, alors pourquoi ne pas laisser faire les passions ? L'ivrognerie et la débauche ne font-elles pas marcher le commerce des liqueurs ? C'est de ce pessimisme puritain qu'est sortie triomphante la nouvelle morale capitaliste. "Les vices privés font la richesse publique" écrira avec fierté Mandeville qui va inspirer la future école anglaise d'Adam Smith et de ses disciples. Désormais, dans ce monde cynique, sans vertu et sans héros, le travail va devenir central.