Affichage des articles dont le libellé est Michela Marzano. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Michela Marzano. Afficher tous les articles

mardi 28 août 2012

Michela Marzano se prend au «je»

Dans «Légère comme un papillon», la philosophe italienne s’est servie de sa propre expérience de l’anorexie pour livrer un texte singulier, entre récit autobiographique et essai méditatif.

Michela Marzano se prend au «je»
Michela Marzano voulait être « légère comme un papillon ». Elle en a fait le titre de son nouveau livre. Et, en battant si fort des ailes, la philosophe s’est muée en écrivain. Sans pour autant renoncer à ses premières amours puisque c’est la figure d’Hannah Arendt qu’elle convoque quand on lui demande d’expliquer la genèse de son travail.

« Je l’ai prise au pied de la lettre », affirme-t-elle. L’auteur des Origines du totalitarisme expliquait la pensée à travers l’« Evénement ». Marzano en a choisi un « avec un e minuscule » : son anorexie. Et elle a eu la délicatesse d’en expurger tout le côté glauque. Loin des Delphine de Vigan, Camille de Perretti et autres troublées du comportement alimentaire qui, avant elle, avaient livré des témoi- gnages nourris de rituels racontés par le menu – ou plutôt l’absence de menu. C’est sans doute ici que la philosophe fait la différence.

Là où d’autres étaleraient l’épuisant quotidien (se gaver-ne rien avaler, en boucle), elle évoque le vide et le plein. « J’ai essayé d’écrire le livre que j’aurais aimé lire, il y a vingt ans, quand on ne mettait pas encore de mots sur mon cas. » La franchise a payé : en Italie, Légère comme un papillon s’est vendu à plus de 60 000 exemplaires et il caracole en tête des ventes en France, son pays d’adoption. Dans la vitrine de sa maison d’édition germanopratine, les couvertures barrées d’un bandeau orné d’un papillon sont d’ailleurs en bonne place.

Un succès qui fera date dans sa carrière puisqu’elle a pris goût à cette nouvelle forme de récit autobiographique, loin des nombreux essais philosophiques signés jusqu’alors : « C’est le point de départ d’une nouvelle façon d’écrire. Maintenant, je vais presque uniquement utiliser le je. » En se prenant elle-même pour objet d’étude, la philosophe s’est inscrite dans cette tradition américaine qui consiste à montrer d’où l’on parle.

Pas étonnant, donc, qu’elle ait « beaucoup aimé » les manifestes de Beatriz Preciado, activiste queer qui, pour Testo junkie (2), a ingurgité de la testostérone afin de remettre le corps, son corps, au centre d’un discours philosophique. Mais, selon elle, « l’intellectuel type français » – comprendre : « le penseur star cathodique » – n’est pas prêt pour cette mise à nu. « Il faut savoir enlever le masque, quitte à prendre des coups », note- t-elle. Pas évident quand le système médiatico-marketing a tendance à vous mettre dans des cases.

Dernier exemple en date, Michela Marzano s’est retrouvée invitée d’une émission télévisée sur les enfants modèles. Certes, elle a toujours voulu être « la meilleure » (à l’école, à la fac, partout), mais davantage pour briller aux yeux d’un père toujours insatisfait que par goût personnel pour les premières marches des podiums. Alors, parce qu’elle n’a désormais plus besoin de remplir le vide, elle a tout simplement refusé de se prêter au jeu des questions.

"Je cherche..."

« On peut être anorexique ou boulimique, on peut s’automutiler ou se droguer... C’est le pourquoi qui compte, constate Michela Marzano. Pourquoi est-on passé par là ? Et au-delà du pourquoi, le comment. Comment ouvrir à nouveau la porte au désir et à l’amour ? Comment retrouver l’envie de vivre ? » A l’arrivée, son récit est bourré de points de suspension. « Parfois je ne voulais pas mettre de point. Pour laisser un espace de liberté à chacun, une possibilité d’interpréter à sa façon. La suite n’est pas figée, elle est ouverte. » Simplement parce que, dans ces affaires-là, il n’y a jamais « une » vérité. Pablo Picasso disait : « Je ne cherche pas, je trouve. » L’écrivain le détourne avec justesse en un modeste : « Moi, je ne trouve pas, mais je cherche. » Le lecteur, lui, a compris et se verrait volontiers vivre sur son « boulevard de la légèreté ».

(1) Légère comme un papillon, 352 pages, Grasset, 2012.
(2) Testo junkie. Sexe, drogue et biopolitique, Grasset, 2008

mardi 21 août 2012

Pour les ouvriers d'Ilva, mourir d'un cancer ou crever de faim ?

Manifestation d’employés d’Ilva contre la fermeture de leur usine, le 2 août à Tarente.
Manifestation d’employés d’Ilva contre la fermeture de leur usine, le 2 août à Tarente.
Parce que la plus grosse usine sidérurgique d'Europe, dans le sud de l'Italie, pollue, la justice a ordonné l’arrêt d'une partie de la production. Mais syndicats et ouvriers de l’usine réclament la sauvegarde de leurs emplois en dépit des risques de cancer. Un faux dilemme, selon la philosophe Michela Marzano 

Tant qu’on continuera à opposer droit au travail et droit à la survie, et donc le salaire à la santé, il n’y aura pas d’issue au problème de l’usine Ilva [basée à Tarente, dans les Pouilles, sud de l’Italie]. Posé en ces termes, il ne s’agit pas tant d’un problème que d’un dilemme moral. Et comme on le sait, un dilemme éthique, par définition, n’a pas de solution. Les dilemmes sont dramatiques, désespérés, sans remède. Car on se trompe toujours et de toute façon. Quelle que soit la décision prise, on finit toujours par regretter ce qu’on a dit ou fait. Comme dans le cas de l’impossible “choix de Sophie”, dans le célèbre roman de William Styron, qui raconte comment une jeune polonaise déportée à Auschwitz avec ses enfants est perversement obligée par des nazis de choisir lequel des deux faire mourir. Si Sophie ne choisit pas, ils mourront tous les deux. Si elle en choisit un, l’autre aura la vie sauve. D’un point de vue étroitement utilitaire et mathématique, Sophie devrait au moins en sauver un. Mais comment une mère peut-elle choisir lequel de ses enfants mérite de vivre ? Dans le roman, après quelques minutes d’égarement, elle décide de sauver Jan, sacrifiant la petite Eva. Mais elle paiera cette décision toute sa vie, tourmentée par la culpabilité et le désespoir. Car au fond, si d’un point de vue rationnel il vaut mieux sauver une vie que n’en sauver aucune, d’un point de vue existentiel et éthique, il y a des choix que l’on ne peut pas faire. Comme dans cet impossible choix entre santé et travail.



Sauf à obliger les gens à défendre l’indéfendable : “Je préfère mourir d’un cancer dans vingt ans que de faim dans quelques mois”, a-t-on entendu déclarer certains salariés d’Ilva qui craignent de perdre leur travail. “Je préfère mourir de faim tout de suite que de voir mes enfants dépérir et tomber malade”, répondent des défenseurs de l’environnement. En réalité, dans le cas de l’usine Ilva, c’est une grave erreur de persister à poser le problème en termes d’opposition, voire de chantage, entre droit au travail et droit à la santé. Malgré les apparences, nous sommes en réalité devant ce qu’on pourrait définir, philosophiquement parlant, comme un “faux dilemme” : les deux valeurs fondamentales qui sont en jeu sont absolutisées en montrant que l’une s’oppose inévitablement à l’autre et que la seule façon de sortir de l’impasse est de sacrifier l’une des deux. C’est la technique argumentative ou bien, ou bien”. Pour conclure cyniquement qu’il n’y a pas de troisième terme. Avec tous les drames qui en découlent. Comme il arrive au fond chaque fois qu’on se trouve face à un choix brutal, impossible, inhumain. 


Un pays “désuet et pittoresque”

Pourtant, les progrès technologiques et l’exemple de beaucoup d’autres pays européens montrent que santé et travail ne s’opposent pas nécessairement. Au contraire, le travail et la santé vont de pair, comme l’a répété lundi 13 août le ministre de l’Environnement, Corrado Clini : il n’y aucune raison d’opposer l’assainissement de l’environnement et la production d’acier, puisque c’est précisément grâce à la participation active d’Ilva qu’on pourra procéder à l’assainissement des installations. Bien sûr, la décision, prise par la juge de Tarente Patrizia Todisco le 10 août, de bloquer la production en attendant la décontamination semble souligner une fois encore qu’on se trouve bien face à un dilemme. Les polémiques ont alors repris immédiatement. Pour le président des Verts [Angelo Bonelli] et pour Antonio di Pietro [ancien magistrat et fondateur du parti d’opposition de gauche, l’Italie des valeurs], par exemple, les magistrats ne feraient que leur devoir en défendant le droit à la santé. Pour les défenseurs de l’activité économique à tout prix, la décision de la juge serait au contraire la preuve que l’Italie n’offre plus aucune chance au développement industriel et qu’elle est désormais un pays “désuet et pittoresque”, pour reprendre les termes employés par le New York Times dans un autre contexte. 


La semaine dernière, le gouvernement a officialisé son recours à la Cour constitutionnelle, s’engageant ainsi dans un conflit ouvert avec la magistrature des Pouilles. Mais, lorsque le débat se polarise de cette manière, il est difficile de trouver une solution, précisément parce que le troisième terme manque. Espérons donc que nous saurons sortir de ce “faux dilemme” et retrouver la voie de la raison au lieu de céder aux sirènes de la dialectique sophiste. Non seulement pour sauver en même temps la santé et le travail, mais aussi pour éviter que, au nom de la sauvegarde de l’environnement, ce soit l’environnement lui-même qui soit sacrifié. Qui sera assez naïf pour penser qu’un problème comme celui de la décontamination de zones déjà en grande difficulté puisse être pris en compte et résolu si l’usine Ilva cesse totalement ses activités ? Ce n’est qu’un exemple. Et qui ne doit pas faire perdre de vue la nécessité de développer une activité et une production propres et durables. Mais la philosophie du sens commun, bien plus que l’idéalisme, permet de ne pas tomber dans le piège des faux dilemmes qui se finissent presque toujours en tragédie.

vendredi 11 novembre 2011

Trois cents mots pour faire le tour de la violence

Daniel Fouray
Pour Michela Marzano, « l'ultra-individualisme est le mal de notre siècle ». : Daniel Fouray

D'abandon à western, un dictionnaire éclectique et passionnant analyse les violences qui traversent la société et les êtres humains. Deux cents chercheurs se sont attelés à la tâche, dirigés par la philosophe Michela Marzano.

Entretien avec Michela Marzano.

Enseignante en philosophie, elle dirige le département des sciences sociales à l'université Paris-Descartes.

Une société sans violence est-elle envisageable ?

La violence est une composante de la condition humaine. On ne pourra pas l'éradiquer, comme en rêvaient les philosophes des Lumières. Le « zéro risque », prôné parfois pour justifier des politiques sécuritaires, est un mythe. D'ailleurs, une certaine forme d'agressivité est utile. Les conflits - quand ils peuvent s'exprimer, quand ils manifestent une solidarité -, permettent d'évoluer et d'avancer. Ils signifient qu'heureusement, tout le monde ne pense pas la même chose.

Quelles violences, que l'on aurait pu espérer disparues ou atténuées, persistent ?

La traite d'êtres humains, en dépit des Droits de l'homme et de l'abolition de l'esclavage. Les violences faites aux femmes, même si ces crimes et délits sont désormais condamnés par la loi dans bien des pays. Le génocide : après la Shoah, plus jamais ça ? Mais des groupes de gens peuvent encore être « effacés » de l'univers. Des exemples parmi d'autres...

À l'inverse, qu'est-ce qui caractérise, selon vous, notre époque ?

Dans le domaine de l'entreprise, l'idéologie du gagnant et du perdant. Chacun pour soi et tous contre tous, un retour à cet « état de nature » que définissait Thomas Hobbes au XVIIe siècle. L'ultra-individualisme est le mal de notre siècle. On a fait miroiter une promesse de salut par le travail, on a confondu identité et salaire. Les gens sont poussés à aller de l'avant, monter en grade, gagner toujours plus. Conséquences : ceux qui n'ont pas de travail sont humiliés et culpabilisés, persuadés que c'est de leur faute.

Votre Dictionnaire se réfère aussi aux artistes - les peintres Goya ou Bacon, les réalisateurs Eastwood et Coppola -, aux écrivains, aux poètes. Pourquoi ?

L'art révèle des choses que l'on n'arrive pas nécessairement à dire. Une oeuvre est parfois plus « lisible » qu'un concept philosophique ou une enquête sociologique. La fiction aide à penser. La rationalité, en effet, ne permet pas de faire le tour des questions qui nous bouleversent. Aujourd'hui, la tendance est à trouver, rapidement, des solutions simples et magiques. Mais les choses sont complexes !

C'est ce que vous enseignez à vos étudiants ?

Je veux faire l'effort de leur faire comprendre, sans simplifier. La violence, elle est là, aussi, à l'université. Obtenir le silence dans l'amphi, ce n'est pas rien ! (Rires) Je refuse de quitter la salle ou de brandir la menace de l'examen : ce n'est pas par la violence que l'on apprend. Les étudiants sont souvent dans l'agressivité, habitués aux rapports de force. Tenez, ils boudent le travail en équipe car ils se méfient « de celui qui en profitera pour ne rien faire » ! L'éducation sert aussi à cela : passer des messages pour sortir de la logique de la compétitivité, pour restaurer la confiance et la coopération. Moi, j'y crois.

Recueilli par Colette DAVID.

« Bruit », « Crime passionnel », « Guerre civile », « Jeux vidéo », « Mépris », « Sans-logis », « Terrorisme »...: quelques-unes des 300 entrées de cet ouvrage, rédigées par des sociologues, des historiens, des juristes, des psychanalystes, etc. Michela Marzano a privilégié les thèmes d'actualité qui permettent une mise en perspective. Le Dictionnaire de la violence, éd. Puf, 1 568 pages, 39 €.

La violence, c’est effacer l’autre»

Elle parle avec passion et des intonations qui trahissent vite ses origines italiennes. Michela Marzano est philosophe. Editorialiste à La Repubblica, cette brune quadragénaire enseigne également l’éthique à l’université Paris-Descartes. Le jour de la rencontre, elle arrive de Milan, visiblement effarée : «L’Italie c’est un désastre, ça va péter.» Dans son pays natal, ses nombreux ouvrages lui valent les sollicitations régulières des talk-shows. En France aussi, elle a beaucoup écrit ces dernières années : sur la peur, la défiance et sur le rapport au corps. C’est d’ailleurs son Dictionnaire du corps, publié en 2007, qui lui a donné l’envie de poursuivre ses réflexions sur «la fragilité et la vulnérabilité», en s’intéressant à la notion de violence.

Un nouveau dictionnaire (1) donc, réunissant les contributions de philosophes, juristes, économistes, anthropologues, psychanalystes ou historiens, consacré aux violences. De «A», comme agressivité, à «G», comme génocide, en passant par «école», «haine», «mafia» et «tueur en série», le résultat est assez surprenant. Oubliez le Larousse. Ici, les définitions renvoient tout autant à Michel Foucault qu’à Clint Eastwood, et n’hésitent pas à afficher des opinions bien tranchées. Pour seul exemple, l’article «expulsion» où la «violence du chiffre» et «la violence de l’administration» sont clairement dénoncées. On peut y lire en conclusion : «Loin d’être de nouveaux barbares, les migrants, nouveaux damnés de la Terre, renvoient l’image de sociétés dites civilisées, qui n’en sont pas moins violentes, de sociétés riches, qui n’en sont pas moins avares.» Avis aux âmes militantes, voici un dictionnaire qui vaut manuel de combat…

Parler de la violence, c’est forcément politique ?

J’assume totalement les prises de position des auteurs. Même si c’est un peu réducteur de résumer ce dictionnaire aux thématiques les plus engagées. J’ai laissé les auteurs libres de rédiger soit une analyse formelle, soit un article plus subjectif. Et il y a vraiment de tout ! Des juristes, qui énumèrent tous les aspects d’un problème sans prendre parti, comme des chercheurs, qui livrent leur vision d’une situation, en affirmant leurs positions. C’est effectivement le cas pour «l’exclusion», mais aussi pour «l’école» ou encore pour le thème «marchés», rédigé par un jésuite. J’ai aussi sollicité des gens qui n’ont pas forcément les mêmes opinions que les miennes, mais dans l’ensemble, il y a beaucoup de positions que j’approuve. Je suis de gauche et je le revendique. Même dans mon travail. Je ne crois pas à la neutralité absolue du chercheur. On regarde tous le monde à travers nos opinions, notre expérience, mieux vaut le reconnaître ! C’est encore plus vrai lorsqu’on aborde des thèmes sensibles comme la violence. Affirmer qu’une situation est violente, c’est déjà un jugement. Quand le gouvernement évoque le «retour humanitaire des Roms», il masque justement la violence de l’expulsion, ce qui se joue réellement, pendant et après ce retour. C’est un choix de langage délibéré. L’expulsion est un bon exemple de violence cachée derrière des mots qui valent déni.

Il y aurait donc des violences dissimulées. Pourtant, nos sociétés affichent de plus en plus leur conscience des violences commises…

Oui, c’est assez paradoxal… Officiellement, tout le monde fait de grands discours contre la violence. En théorie, tout le monde accepte l’idée qu’il faut respecter l’être humain et prendre en compte la personne. En même temps, il y a une tendance très forte à effacer les gens, à nier leur singularité. Effacer l’autre, c’est la vraie définition de la violence. Or, qu’est-ce qu’on voit ? Des discours hypercompétitifs, à connotation managériale qui classent les gens en «winners» ou en «losers». La caricature, c’est l’idéal de la Rolex à 50 ans, mais cette conception s’est généralisée, elle s’impose aux individus. Il y a d’un côté ceux admirés parce qu’ils contrôlent tout, s’érigent en modèles, et les autres, déconsidérés parce qu’ils n’y parviennent pas. Ce discours inégalitaire marque un retour surprenant à l’état de nature, désormais culturalisé. Dans le dictionnaire, il y a deux longs articles consacrés à des thèmes qu’on n’associe pas d’habitude à la violence : «compétences» et «excellence». Pourtant, ces valeurs très prisées dans l’entreprise, génèrent aussi d’incroyables souffrances, des violences symboliques qui peuvent détruire les gens.

Vous décrivez et dénoncez le discours ultralibéral ?

L’un des partis pris de ce dictionnaire est d’affirmer que le primat de l’économie nous a conduits à effacer toute autre valeur et justifie, in fine, le recours à la violence. C’est le cas pour la torture. Dans les démocraties, elle avait disparu depuis deux siècles. Après le 11 Septembre, elle a été à nouveau pratiquée, et en partie justifiée, pour faire parler d’éventuels terroristes. Au nom d’un raisonnement qui émane de l’économie : les coûts et les bénéfices. On pratique la torture, le coût, pour sauver le plus grand nombre, le bénéfice.

Depuis peu, un mouvement de contestation s’oppose à ce diktat de l’économie appliqué à tous les aspects de la vie humaine, mais, pendant trente ans, on s’est habitué à ce que la seule valeur qui compte soit celle de l’utilité.

Mais justement, ce genre d’injustices est de plus en plus dénoncé…

Injustice, c’est le mot-clé. Aujourd’hui, plus qu’une révolte, il y a un désespoir généralisé au sein de nos sociétés, comme dans les rapports Nord-Sud. Le cri de l’injustice est universel. Et ce désespoir sans issue est vécu comme une violence par les plus vulnérables. Or, dans nos sociétés fracturées, il y a de moins en moins de dialogue. Justement parce qu’on n’arrive plus à nommer les choses. Du coup, les désespérés réagissent eux aussi par la violence. C’est ce qui s’est passé cet été avec les émeutes en Angleterre : une explosion gratuite, sans finalité. Et comment y fait-on face ? Par le tout répressif, qui ne règle rien. En France aussi les politiques sécuritaires dans les banlieues n’ont jamais rien réglé. On prône une «tolérance zéro» ou la «zéro délinquance» ? C’est faire l’impasse sur les causes des tensions, sur la nécessité de réinventer le vivre ensemble. Les responsables politiques passent leur temps à dénoncer la violence, c’est même parfois excessif. Comme s’ils rêvaient d’une société totalement débarrassée de la violence. Impossible. L’agressivité, les pulsions destructrices ont toujours existé et existeront toujours. Nous sommes tous animés, un jour où l’autre, par la haine, la colère ou la vengeance.

Il faut arriver à reconnaître cette face obscure qui existe en chacun de nous, et imposer une limite infranchissable : le respect inaliénable de la vie d’autrui. Ce n’est jamais facile de vivre avec les autres, d’accepter les différences. Mais c’est encore plus compliqué quand l’utilité est le seul critère en jeu. Dès 1847, Marx annonçait dans Misères de la philosophie que «viendra un temps où tout sera objet d’échanges et de commerce». Nous y sommes.

Dans le dictionnaire à quelle thématique pourrait être associée l’affaire DSK ?

Il y en a plusieurs. Mais c’est une histoire qui se réfère surtout à la notion d’abus de pouvoir. Il l’a lui-même évoquée lors de son interview sur TF1. Sur le coup, tout le monde s’est focalisé sur le fait qu’il n’ait rien dit sur ce qui s’était passé dans la suite du Sofitel. C’est vrai, on ne sait toujours pas comment il est possible de nouer une relation consentie en neuf minutes avec une femme inconnue.

Mais, spontanément, DSK a aussi déclaré que ce qui l’avait le plus blessé, c’est qu’on l’accuse d’abus de pouvoir. Et c’est intéressant qu’il en ait parlé, alors que Claire Chazal ne l’évoquait pas. Qui peut croire, en effet, qu’un homme dans sa position, avec son immense pouvoir, laisse l’autre libre de son choix, qu’il y ait usage de la force ou non ? La jeune collaboratrice hongroise qui avait eu une liaison avec Dominique Strauss-Kahn au FMI, l’avait évoqué à sa façon, dans ses déclarations, en expliquant qu’accepter ses avances était un problème, mais que les repousser était aussi un problème.

Ce genre d’abus de pouvoir est fréquent dans les sociétés qui sont encore très marquées par les relations de domination-soumission, comme la France, et aussi l’Italie d’ailleurs.

Et les scandales d’Etat, comme les soupçons de commissions dans l’affaire Karachi, sont-ils une forme de violence ?

Si le mensonge se confirme, alors je placerais cette affaire dans l’article «confiance». Trahir la confiance de quelqu’un, c’est très violent. Car faire confiance, c’est un pari, une vulnérabilité qu’on accepte délibérément. Et quand elle est remise en cause, c’est très destructeur. C’est vrai pour les individus, mais pas uniquement. Car la confiance est aussi le ciment de toute société. On élit des dirigeants, on leur fait confiance pour défendre l’intérêt commun.

En Italie, j’ai participé à une émission où était invité un groupe d’ouvriers. Ils avaient consenti des sacrifices contre la promesse de préserver leurs emplois. Finalement, l’usine fermait et ils étaient tous licenciés, malgré les engagements de leurs patrons. Après l’émission, je me suis retrouvée à l’aéroport, et un homme qui m’avait vue à la télé est venu me parler. On a évoqué les ouvriers et il m’a dit : «C’est pour tout le monde pareil ! On n’en peut plus, on ne croit plus personne. Ça va exploser.»

(1) «Dictionnaire de la violence», sous la direction de Michela Marzano, PUF, 1 552 pp., 39 €.

dimanche 5 décembre 2010

La crise a provoqué un retour à la réalité

Déconstruire l'idéologie de la toute-puissance de la volonté, cela suppose de montrer aux enfants qu'il ne faut pas seulement essayer de maximiser son propre intérêt, mais savoir coopérer. Il faut se préoccuper du bien commun.

Prendre au sérieux le désir de l'autre signifie aussi prendre soin de l'autre. De ce point de vue, cela a un rapport avec la confiance.

"La confiance n'est pas une illusion vide de sens. A long terme, c'est la seule chose qui puisse nous assurer que notre monde privé n'est pas aussi un enfer."
Hannah Arendt

http://www.lemonde.fr/idees/article/2010/12/03/michela-marzano-la-crise-a-provoque-un-retour-a-la-realite_1448553_3232.html

samedi 4 décembre 2010

Un homme nouveau

Au coeur du responsable un champion, au coeur du champion un Prince, au coeur du Prince un homme nouveau ... qui n'hésite pas à instrumentaliser les autres au nom du profit et du pouvoir ... Il n'hésite pas à jouer à la fois de la dissimulation et de la simulation. Simuler des qualités conformes à la morale publique pour se faire aimer ... tout en dissimulant dans son for intérieur des vices qui la contredisent. Dotés d'une combattivité ... ils aiment "gagner". C'est la notion même de respect qui fait défaut dans leur monde.

Du management à la manipulation

Toute activité humaine poursuit des buts (object activité), adopte des règles (forme) et cherche à promouvoir des valeurs (pour justifier, évaluer)

1. Agir de façon autonome, responsable de ses choix et de ses actes
2. Les entreprises dictent les conditions à respecter et les objectifs à atteindre, tout en exigeant l'autonomie de ses employés
3. Les dirigeants instrumentalise l'autonomie pour se débarrasser de leurs responsabilités et pouvoir tenir comme responsable de tout échec les employés qualifiés d'autonomes
4. Le concept d'autonomie sert pour "faire faire"
5. Quand on cherche à faire passer pour autonome des actes qui réalisent ce que d'autres attendent, une seule expression s'impose pour résumer ce processus : une nouvelle forme de manipulation

Il ne faut pas faire croire aux esclaves qu'ils sont les maîtres
Faut pas prendre les enfants du bon dieu pour des lapins de 3 semaines :-)

N'ayant plus de vis à vis solide et cohérent auxquel ils puissent faire face, ni collectif intermédiaire protecteur, les individus vivent des situations paradoxales. Ils sont rendus responsables de la réussite ou de l'échec.

Ne sommes nous pas alors face à une véritable perversion du sens même de l'autonomie qui au lieu d'être ce qui permet à chacun de se donner sa propre loi, devient le moyen par lequel on assujettit aujourd'hui de plus en plus les travailleurs aux lois de l'entreprise.

La perversion du management ne consiste-t-elle pas justement à faire volontairement adhérer les salariés à leur propre asservissement ?

C'est une chose de dire qu'on emploie un individu pour avoir recours à ses services, c'est une autre d'attribuer à une personne des caractéristiques essentielles qui la rendent plus ou moins employable.

"Employabilité", concept flou adapté à l'économie de la performance, rime de plus en plus avec remplaçabilité.

Les entreprises veulent faire passer l'idée que les aspirations individuelles de ses salariés ne peuvent que coïncider avec le projet de l'entreprise.

Adaptabilité : l'homme sans épaisseur, prêt à tout et finalement bon à rien ...

Le bon sens est de rappeler quelques évidences, la responsabilité ne va pas de soi avec l'adaptation. La cohérence est une des facettes du principe de responsabilité. Inversement, l'adaptation constante, c'est le propre de l'habile, du manipulateur, voire du salaud. Il faut choisir entre les savants et les salauds.

Propagande, vient de propaganda, qui doit être propagé, le mot fut introduit en 1622, comme terme religieux par la congrégation de la propagande afin de répondre la religion catholique.

Il ne peut pas y avoir de la propagande et de l'écoute.

Selon Philippe Liger, directeur des ressources humaines du groupe Accor, "le marketing des ressources humaines", il faut réinventer des modèles et bâtir de nouveaux repères dans un monde qui en manque singulièrement en réintroduisant la notion de sécurité et d'éthique.

La clé est de s'intéresser aux individus non plus seulement à travers ce qu'ils savent faire mais ce qu'ils sont.

Les managers modernes se focalisent donc sur la "quête de sens" des individus, et cherchent à les convaincre que seul le travail rend aujourd'hui possible l'épanouissement personnel. Et c'est là que la manipulation prend toute son ampleur. Car l'humanisme dont les managers se veulent porteurs n'est que d'apparence. Ce qui importe réellement est d'exploiter le sens de l'identité et du bien être des travailleurs au profit des objectifs de l'entreprise.

Cette invasion dela sphère privé par la sphère professionnelle n'est pas en soi scandaleuse surtout dans un monde très exigeant. A condition qu'on prenne conscience qu'il s'agit d'une dégradation du cadre de vie et non comme le discours managérial un épanouissment personnel !
Alors qu'oeuvrer prend fin quand l'objet est achevé, prêt à s'ajouter au nombre commun des objets ...travailler tourne sans cesse dans le même cercle que prescrivent les processus biologiques de l'organisme vivant, les fatigues et les peines ne prennent fin qu'avec la mort de cet organisme.
Le travail symbole de liberté, d'épanouissement personnel, ou de nécessité ?
"Le travail rend libre", à l'entrée des camps de concentration ... extrême dérision crescendo de l'abjection concentrationnaire, perversion sadique chez les nazis, perversion manipulatrice chez ceux qui prétendent que le travail n'est qu'épanouissment.
Discours managériaux, comme celui d'excellence difficilement conciliable avec la liberté.
Le travail, est-ce la guerre de tous contre tous ... ou bien c'est l'émulation, l'occasion de surpasser ?
Charles Taylor : "la quête personnelle", prendre soin de soi même, responsable de sa vie et culpabilité lorqu'il n'arrive pas à tout gérer ...
La confiance en soi ? Qu'est-ce que la confiance ? La confiance humaine contient en elle même le germe de la trahison.
La manipulation a toujours existé, comme l'expliqué déjà Platon, il y a 2 sortes de discours, celui qui permet de progresser sur le chemin de la connaissance, et celui qui relève de la sophistique pour obtenir un bénéfice extérieur à l'ordre du discours.
Le langage est ainsi manipulé car on préfère l'efficacité à la vérité.Pascal dans les Provinciales expliquait que la violence et la vérité ne peuvent rien l'un sur l'autre. C'est une étrange et longue guerre que celle où la violence essaie d'opprimer la vérité.

Qu'est-ce que les lumières ?

Selon Kant
"Vocation à penser par soi même", qui s'exprime dans l'autonomie, implique donc le refus d'agir sous l'emprise de ses penchants ou sous l'influence de directives extérieures.
C'est un crime contre la nature humaine d'empêcher les gens de faire un "libre usage de leur raison".
"La sortie de l'homme de sa minorité, dont il est lui-même responsabe"
"minorité", c.a.d incapacité de se servir de son entendement sans la direction d'autrui"sapere aude" : aie le courage de te servir de ton propre entendement

lundi 22 novembre 2010

La peur des autres : Mythes ou réalité ?

L’autre dérange et déstabilise. Par sa différence, il dépayse, étonne, surprend, met en danger. Il oblige à s’interroger sur la place que l’altérité occupe dans notre vie et sur celle que nous sommes disposés à lui accorder . Il oblige aussi à regarder de plus près notre "mêmeté". C’est alors, cependant, que l’inconnu surgit. La proximité révèle nos faiblesse et nous fragilise : Plus on regarde plus on a peur.

Michela Marzano, ancienne élève de l’école Normale Supérieure de Pise et docteur en philosophie, est actuellement chercheuse au CNRS.

Conférence en deux parties .
http://ks39417.kimsufi.com/spip.php?article230
http://philosophies.tv/spip.php?article229

dimanche 21 novembre 2010

Extension du domaine de la manipulation


« En nous promettant de nous réaliser par le travail, l’entreprise nous ment ?

Je préfère dire qu’elle nous manipule. Elle produit en effet un discours qui réclame un investissement total du salarié, une adhésion globale à la culture d’entreprise. En échange, elle promet à ses salariés le bonheur. Ces derniers se donnent à fond, mais le bonheur ne sera pas au rendez-vous. Comment pourrait-il en être autrement ? Si mon épanouissement est lié aux succès de mon entreprise, il est forcément fragile, car soumis aux aléas du marché (la crise actuelle en est un bel exemple). En associant bonheur et performance du groupe, l’entreprise cherche à faire oublier que son seul but, et c’est logique, demeure celui de faire du profit, de dégager des bénéfices, de rémunérer ses actionnaires, etc. »

Source : http://www.lepoint.fr/actualites-chroniques/l-entreprise-ment/989/0/311881

Extension de la manipulation, de l'entreprise à la vie privée

http://www.youtube.com/watch?v=0nZgaBSjVV4

Introduction

Du modèle "paternaliste" à un modèle "individualiste".
Un tryptique de valeurs prometteuses : authenticité, volontarisme, autonomie.

Kierkegaard affirmait que le "vertige de la liberté" suscite l'angoisse.

Qu'est-ce que réussir sa vie et comment s'y prendre ?
Jacques Berque écrivait : "la question qui va se poser à nos sociétés ne porte plus sur le fameux que faire ? mais sur un qui être ? bien plus radical".

Les nouveaux prophètes, ils se présentent comme les artisans d'un "savoir-faire" et plus encore d'un "savoir être". Ils exploitent l'air du temps.

Les héros classiques étaient des individus capables de renvoyer tout à la fois à l'épopée et à l'éthique; des êtres mortels n'ayant pas peur de s'exposer au regard et au jugement des autres.
Aujourd'hui le leader est présenté comme un individu capable de donner du sens, de la cohérence et de la sécurité dans un monde complexe qui en manque tant, un homme susceptible de fédérer autour de lui les gens les plus efficaces afin de construire un espace "énergétique" ...
Le héros classique était désireux d'acquérir de la gloire, mais il était aussi prêt à se sacrifier au service de sa cause.
Le nouveau héros, nous explique les manuels de management, est toujours prêt à prendre des risques. Mais est-il pour autant prêt au sacrifice de soi ? Le problème, c'est qu'il ne semble pas avoir beaucoup de scrupules lorsqu'il est question de sacrifier les autres.

Christopher Lasch avait déjà aperçu la naissance de ce genre de dirigeant, qui se caractérise par "l'art de faire les poches aux autres" et par sa capacité "à ne pas se laisser troubler par des subtilités morales".
C'est Jeff Skilling, le héros d'Enron, affrmant que la seule chose qui intéresse les gens est l'argent et dont le livre de chevet est "La vertu d'égoïsme" (1964) d'Ayn Rand.

Les jansénistes avaient procédé à la démolition du héros. Le "moi" est haïssable avait écrit Pascal. La Rochefoucauld renchérira dans ses Maximes : "il y a trois espèces d'hommes : les orgueilleux, les vaniteux et les autres. Je n'ai jamais rencontré les autres".

Selon Mandeville, médecin Hollandais, puisque l'homme est mauvais, que ses vertus ne sont le plus souvent que des vices déguisés, qu'il n'est au fond guidé que par ses passions, alors pourquoi ne pas laisser faire les passions ? L'ivrognerie et la débauche ne font-elles pas marcher le commerce des liqueurs ? C'est de ce pessimisme puritain qu'est sortie triomphante la nouvelle morale capitaliste. "Les vices privés font la richesse publique" écrira avec fierté Mandeville qui va inspirer la future école anglaise d'Adam Smith et de ses disciples. Désormais, dans ce monde cynique, sans vertu et sans héros, le travail va devenir central.