vendredi 11 juillet 2014

Guerre en Ukraine : pourquoi les médias fr en parlent si peu ?

Maxence Layet

Depuis quelques jours, les circonstances font que je dispose d'informations de première main sur les événements en cours en ukraine. Je vérifie depuis comment la situation est relatée dans les médias français. Résultat : continuons à jouer au foot les amis ! Par rapport aux morts en Israel, c'est silence radio ou presque sur les combats pourtant extrêmement violents en cours à la porte de l'Europe.
En gros, je vois trois choses à retenir. 

ATTENTIONS
Si les medias en parlent peu tout d'abord, c'est qu'il y a peu de journalistes sur place. Les medias s'appuient alors, au mieux mais par defaut, sur les dépèches des agences de presse qui semblent bien les seules a disposer de correspondants sur place. L'envoi de journalistes est devenu un luxe... Voire une déraison si le terrain s'avère à fortiori hautement hostile.

Car les faits invitent à envisager une stratégie délibérée de tirs sur les journalistes... Une tactique de dissuasion, de gestion de l'information coutumière de tout bon régime autoritaire qui se respecte (tactique appliquée, rappelons le, en France y compris, notamment lors des manifs citoyennes afin de faire la chasse aux images gênantes. Quantité de journalistes témoignent de leur appareils photos jetés à terre ou vidés par des policiers en civil). Selon les circonstances, aucune des parties en présence n'aura d'état d'âmes. 

http://fr.rsf.org/ukraine.html

Hier en Irak et en Syrie, aujourd'hui en Israel ou en Urkaine, les journalistes sont pris pour cible. Pour un journaliste de guerre tombé au nom du devoir de l'information, c'est un journaliste en moins pour raconter ce qui se passe à cet endroit du monde. Qui, et quand, viendra pour le remplacer ?

ECONOMIE MIXTE
Deuxièmement, nous devons avoir conscience qu'il existe un risque fort et réel d'épuration ethnique en Ukraine envers les "separatistes" dans les zones reprises par les forces "loyalistes". L'histoire de l'Ukraine a montré de telle exactions ultra nationalistes. De tels courants sont bien présents au sein de la contre-offensive menée contre les villes séparatistes.

L'analyse précise de la composition des forces ukrainiennes en conflit reste à faire, notamment dans le "partenariat public privé" qui les constitue. L'expression peut sembler saugrenue mais telle est le double visage des troupes de Kiev : une armée régulière "publique", doublée de mercenaires d'Academi (ex Blackwater) et de milices "privés".



http://www.parismatch.com/Actu/International/Ukraine-Revelations-sur-la-tuerie-de-Kransnoarmeisk-564090

Ce modèle d'organisation, 'béta-testé' selon moi depuis l'invasion américaine de l'Irak, est le reflet de l'intensive marchandisation du monde et de la libre-circulation des conflits cultivés au cours des dix dernières années (pour le seul et unique bénéfice, pourrait on ajouter, des grands marchands d'armes). 

Le fait est aujourd'hui que les milices "de l'ouest ukrainien" représentent un contingent ultra déterminé. Qui suscitent en retour la radicalisation des populations pro-russes "de l'Est" qui ont peur pour leur vie et considèrent qu'elles n'ont plus rien à perdre.

BOMBARDEMENTS
Troisième et dernier point, la parole de Kiev de ne pas bombarder les populations civiles est cousue de fil blanc. Ce voeu pieux et "politiquement correct" ne tient pas. Et il ne sera pas tenu. Les dépeches soulignent combien sur le terrain les combats sont violents et les pilonnages appuyés. Les obus et les bombes tombent sur des zones urbaines. Les échos remontant de Donietsk, Solviansk et des villages alentours sont sans équivoque.

http://www.bbc.com/news/world-europe-28211686 (en anglais)
http://www.hrw.org/news/2014/07/05/day-luhansk-war-s-crimes-horrors-and-uncertainties (en anglais)

Mon expérience directe vient malheureusement valider ce constat. Le 8 juillet, le hasard m'a mis en conversation skype avec des civils a Donietsk. Qu'entendait on en bruit de fond ? Des explosions, correspondant à des bombardements sur les faubourgs de la ville. Depuis l'électricité a été coupée. La population russophone locale, isolée, se prépare à l'assaut "loyaliste".

DECALAGES
En clair, ca ne rigole pas. Ce qui se mène en Urkraine est une vraie guerre, d'une dureté proche de ce qui se fait en Syrie, l'intégrisme nationaliste se substituant à l'intégrisme religieux. Tout ceci est effroyable, mais ce qui me choque le plus c'est que cela ne soit pas à la une de nos medias, pas autant - et loin de là - de ce qui s'est passée il y a quelques mois.

Pour avoir une idée un peu plus claire de cette situation obscure et hautement confuse, puisque largement gardée sous le radar, il y a les sites russes - à consulter en activant son filtre "anti propagande" bien sur - et le recours à des requêtes en ligne ciblées, "AFP Ukraine", ou "Journaliste Ukraine" par exemple, afin de traverser le mur du brouillard électronique... Et là, bingo, une poignée de liens "frais" à consulter... Mais sur lalibre.be par exemple.

Cela donne une idée de l'intérêt des medias français à suivre l'affaire... J'ai visité yahoo, libé, le monde... L'ukraine est tres loin de faire la une, et les articles référencées en ligne présentent en général un décalage de 3 ou 4 jours.

J'ai découvert les depeches AFP sur un site belge. Et il m'a fallu 10 mn de recherches délibérées pour glaner et rassembler les infos distillées sur France 24 et RFI... Comptons 15 mn de temps additionnel avec le privilège supplémentaire de savoir lire l'anglais et de disposer à mes côtés d'un russophone pour vérifier certains faits précis. C'est selon moi assez affligeant. L'information est là, mais déboussolée. Il est aisé d'en déduire combien ce contexte épars "facilite" le silence et l'invisibilité sur ce conflit.

THEOPHRASTE
Bien sur, il faut voir dans ce manque de suivi en ligne une conséquence des relations compliquées (euphémisme) entre Google et les médias de presse français. Faute de modele economique satisfaisant, les grands medias français ont demandé à ne plus être référencé par Google News. Pourtant, à contrario, cela n'empêche pas d'autres événements - du faits divers sportif à l'escalade meurtrière en Israel - de faire la une de tous les medias et aggrégateurs en ligne... Alors ?

Un voile pudique, cordon sanitaire médiatique sur les combats en cours en Ukraine, est en place. Simple effet systémique d'un conflit ultra violent donc difficile à couvrir... Le manque d'images induisant une absence de mise à la Une ? Cette discrétion a t elle été favorisée en haut lieu ? Une stratégie tacite entre grandes puissances sous la houlette de spin doctors bien inspirés ? Pourquoi ? Pour ne pas heurter, choquer et indigner l'opinion publique européenne, en particulier française, sur la nature du régime ukrainien ? Pour ne pas briser le capital sympathie des européens occidentaux envers un pouvoir ukrainien visiblement europhile mais immodérement nationaliste ?

Comme dans tout conflit, une guerre de l'information est en cours. Le silence, l'oubli, la censure "molle" ou la surinformation saturant les canaux, attirant notre attention dans d'autres sujets, est facile. Notre devoir de vigilance, d'indépendance d'esprit et d'insurrection des consciences est d'autant plus nécessaire. En Ukraine, il se passe des choses dont les medias français ne vous parlent pas ou peu.

Pourquoi ?

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