dimanche 27 juillet 2014

Hollande et les musulmans : les dangers de la stratégie Terra Nova

ANALYSE - Le politologue Laurent Bouvet juge maladroit l'hommage rendu mardi par François Hollande aux soldats musulmans morts pour la France.

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Laurent Bouvet est directeur de l'Observatoire de la vie politique (OVIPOL) à la Fondation Jean-Jaurès. Son dernier ouvrage, Le sens du peuple: La gauche, la démocratie, le populismeest paru aux éditions Gallimard.
François Hollande a inauguré mardi dernier à la Grande mosquée de Paris un «mémorial du soldat musulman», pour rendre hommage aux «100.000 soldats de confession musulmane» tués pour la France pendant les deux guerres mondiales. Que pensez-vous de cette initiative. S'agit-il d'une entorse à la tradition républicaine française?
Lauren Bouvet: La mise en avant de la confession religieuse des soldats pour la France est relativement classique dans l'armée et les cérémonies d'hommage, que l'on songe aux aumôneries ou au 11 novembre. Mais dans ce cas, elle est à mon sens problématique, parce qu'il s'agit de distinguer une seule religion et parce que c'est le président de la République qui le fait à un moment qui ne correspond à aucune date historique particulière.
Cela pose me semble-t-il un double problème: de fond et d'opportunité.
Sur le fond, pourquoi rendre hommage aux «soldats musulmans» plutôt qu'aux soldats des «troupes coloniales» ainsi qu'elles ont toujours été dénommées? La distinction qui était faite, au temps de l'empire colonial français, entre soldats français et soldats coloniaux n'était pas d'ordre religieuse. Les seconds n'étaient pas citoyens français mais se battaient tout de même, de gré ou de force, pour la France. Ils méritent donc à ce
titre les mêmes hommages que les soldats français et surtout l'égalité de traitement tant mémorielle que financière - ce qui leur a été longtemps dénié. Mais pourquoi distinguer certains, parmi eux, par leur religion?
C'est la question de l'opportunité qui se pose dès lors. Et là, on n'ose imaginer qu'une telle cérémonie ait pu être pensée uniquement dans le but d'apaiser une désaffection de ce que l'on appelle «l'électorat musulman»!
Faut-il voir dans cet hommage, qui a suivi de près la feuille de route sur l'intégration de Jean-Marc Ayrault, une tentative de flatter un électorat musulman qui a été décisif dans l'élection de 2012 (où 86% des musulmans ont voté pour François Hollande)? Cette stratégie dite «Terra Nova» fonctionne-t-elle?
Si c'était le cas, je crains, outre le problème de principe évoqué précédemment, que ce soit totalement illusoire.
D'abord parce que cette notion «d'électorat musulman» devrait être regardée de près (hétérogénéité, difficulté à la saisir en l'absence de chiffres fiables sur la religion des électeurs…). Ensuite parce que des gestes symboliques de ce genre peuvent être à double tranchant, ils peuvent séduire mais aussi choquer d'autres électeurs, et donc ce que l'on peut gagner d'un côté peut être perdu de l'autre. Enfin parce que cela témoigne
d'une conception de la stratégie électorale totalement erronée: celle qui consiste à tenter de conquérir des groupes d'électeurs identifiés par un critère identitaire saillant supposé l'emporter chez eux sur les autres. Or l'identité individuelle est le résultat d'une multiplicité de critères identitaires, comme le comportement électoral est le résultat d'une grande variété de facteurs. La religion en est un, parmi beaucoup d'autres.
La stratégie dite de «Terra Nova» (suivant une note publiée par ce think tank en mai 2011), visant à agréger des électorats spécifiés par un critère d'identification des individus y appartenant (femmes, jeunes, minorités ethniques et «quartiers», diplômés du supérieur…) afin de créer une «nouvelle coalition» pour la gauche, étant à la fois très critiquable méthodologiquement et dangereuse politiquement comme on le voit aujourd'hui de manière éclatante pour le PS.
Certains musulmans, emmenés par Farida Belghoul, ont été en première ligne sur la théorie du genre, s'opposant pour la première fois en masse et frontalement aux réformes sociétales du gouvernement. Y-a-t-il à long terme un véritable risque pour le Parti socialiste de perdre le vote musulman?
Le risque pour le PS, et la gauche plus généralement, c'est de voir les «électorats» ainsi conçus se détourner les uns après les autres. D'une part car ils ne sont pas homogènes et donc difficiles à satisfaire de manière générale. Ainsi, supposer que tous les musulmans puissent vouloir la même chose et pensent à l'identique n'a-t-il aucun sens. Certains musulmans, dans le cas que vous évoquez, sont plus favorables que d'autres à des mesures mises en oeuvre par le gouvernement, notamment en termes d'égalité hommes-femmes. D'autre part parce qu'il y a un risque pour un parti ou un gouvernement qui réfléchirait en termes «d'électorats» ainsi déterminés de voir les contradictions surgir entre ceux-ci à chaque mesure qu'il propose.C'est ce qui arrive aujourd'hui. On constate presque tous les jours que la «nouvelle coalition» de Terra Nova qui est supposée avoir soutenue François Hollande éclate sous le poids de ses contradictions face aux mesures dites «sociétales», tout spécialement en matière de moeurs.
Cette stratégie de segmentation électorale qui est celle d'une partie du PS, mais aussi d'une partie de la droite, comporte-t-elle un risque pour la cohésion nationale? Nourrit-elle l'angoisse identitaire des Français qui se manifeste justement par un rejet croissant de l'islam?
Le risque pour la cohésion nationale à un moment où les tensions dues à la crise économique sont fortes, c'est d'ajouter de la division à la division, en particulier en n'ayant de cesse de mettre en avant dans le débat public les identités spécifiques de tel ou tel groupe ou «minorité».
Qu'il y ait des groupes d'intérêt constitués autour de la promotion de tel ou tel critère identitaire spécifique (genre, religion, région, langue, orientation sexuelle, origine ethno-raciale…), à droite comme à gauche, à l'extrême-droite comme à l'extrême-gauche, c'est normal dans une démocratie pluraliste, d'autant que des
discriminations existent à raison de certains de ces critères identitaires qui nécessitent une mobilisation de ces groupes et la sensibilisation des pouvoirs publics.
En revanche, que des partis de gouvernement s'appuient sur des démarches de ce genre en leur laissant jouer un rôle non négligeable dans l'élaboration des propositions ou des projets de loi par exemple, ou bien en leur promettant de faire droit à toutes leurs revendications pour des raisons électorales, voilà qui est plus surprenant et donc plus dangereux politiquement. La politique et l'exercice du pouvoir peuvent difficilement se définir comme un simple processus d'addition des intérêts particuliers et des revendications identitaires spécifiques.
Le PS, en particulier, a donné beaucoup trop de prise ces dernières années à une telle conception (dont Terra Nova avait bien résumé la logique d'ensemble), élaborant son projet en fonction d'électorats spécifiques supposés. Alors que la démarche qui consiste à proposer un projet à l'ensemble de la société et à en convaincre la majorité des citoyens apparaît à la fois comme plus conforme à une certaine idée de la République, et surtout plus efficace car plus durable dans le temps, une fois le parti qui procède ainsi parvenu au pouvoir.
Une très grande partie des difficultés de François Hollande et de sa majorité aujourd'hui viennent de ce défaut de conception stratégique.

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