mercredi 30 juillet 2014

Je suis rancunier

Petites vexations d’aujourd’hui ou grandes blessures d’antan, rien ne passe. Certains conservent indéfiniment une dent contre ceux qui les ont offensés. Comment s’installe la rancune ? Et comment en sortir ?

Pourquoi ?

« On dit que la vengeance est un plat qui se mange froid. Eh bien, moi, je le mange… surgelé ! » raconte Sylvia, 35 ans. Qui n’a jamais connu ce désir de vengeance après un affront, un préjudice, une humiliation ? Ou plutôt ce désir d’« être vengé » !
Car voilà l’une des caractéristiques de la rancune : sauf cas exceptionnel, nous faisons tout pour ne pas mettre cette vengeance à exécution. « Parce que c’est une colère “stabilisée” et tenace, explique la psychologue québécoise Michelle Larivey. Même si elle peut être ravivée lorsque nous évoquons les circonstances qui en sont la source, cette colère s’est installée en nous pour y demeurer, parfois un temps extrêmement long. »
Cas typique de Lucie qui, à 45 ans, garde encore une énorme rancune à l’égard de son frère qui l’a dénigrée pendant toute son enfance : « Je ne l’ai pas revu depuis vingt-cinq ans, parce que je ne lui pardonne pas de m’avoir fait souffrir à ce point-là. » Comme elle, certains vont jusqu’à couper les ponts avec ceux qui leur ont fait du tort, tandis que d’autres boudent indéfiniment…

Une impasse relationnelle

Conserver sa rancune, c’est entrer dans un rapport de force : ne pas plier devant les événements, continuer à refuser ce qui s’est passé. Michelle Larivey distingue la rancune, cette animosité durable et le ressentiment (ou encore rancœur), « qui contient en plus de la tristesse, même si elle est parfois peu apparente, car la colère lui sert de paravent ». Tandis que la rancune s’appuie en général sur un préjudice, le ressentiment provient d’un fait vécu comme une véritable injustice ou une profonde désillusion. Mais il y a d’autres différences : la première est un sentiment qui reste stable en nous-même, tandis que le second est une émotion vivace, que l’on peut réveiller et entretenir à tout moment. Quoi qu’il en soit, l’une et l’autre constituent des impasses relationnelles.
« Je me conduis d’une manière distante et froide avec mon chef de service, parce qu’il ne m’a pas accordé l’augmentation que je mérite, décrit Sébastien. Mais je ne lui en parlerai pas, ce n’est même pas la peine… » Une stratégie pas franchement efficace, ni pour obtenir une augmentation, ni pour entretenir une communication saine.

Une émotion toxique

En fait, la rancune et le ressentiment – dont les mécanismes prennent racine dans la petite enfance, lorsque les parents n’autorisent pas l’expression du mécontentement – nous servent à maintenir la force de notre colère et de notre lien émotionnel avec une expérience passée. « En même temps, ajoute Michelle Larivey, cette fidélité à notre expérience négative nous maintient dans une position de fermeture aux autres et nous interdit tout nouveau contact qui pourrait être réparateur. »
Autrement dit, une rancune peut créer un surpoids d’angoisses, de malaise, de mal-être… Toutes les études sur les émotions négatives le confirment : la rancœur et le ressentiment favorisent la dépression, les troubles anxieux, le stress, les maux de tête, les troubles du sommeil… Ce que disent aussi ces mêmes études, c’est que réussir à se débarrasser de nos colères intérieures améliore le niveau d’énergie, le sommeil, le rythme cardiaque… Mais ce nettoyage passe par un procédé tout simple, dont nous connaissons tous le principe : le pardon.

Que faire ?

Exprimez-vous
La manière la plus efficace de vous débarrasser d’une rancœur, c’est de l’exprimer à la personne concernée. Si un échange verbal vous semble impossible, vous pouvez lui écrire en détaillant les raisons de votre colère, en décrivant votre sentiment d’injustice, le tort qu’elle vous a causé… Vous pouvez même parler de votre désir de vengeance ! Cette démarche n’a pas forcément pour but de vous réconcilier – vous pouvez dire ou écrire : « Voilà pourquoi je ne veux plus te revoir » – mais d’être en paix avec vous-même.
Pardonnez
Plus facile à dire qu’à faire. Le pardon est pourtant indispensable pour évacuer la rancune. Cette attitude exige de votre part un abandon de votre ressentiment et de votre désir de vengeance. Méditez sur les raisons de votre colère, sur le mal que ce sentiment vous cause. Si vous voulez renouer avec la personne qui vous a blessé, exprimez-lui votre pardon, oralement et physiquement, avec une accolade par exemple.
Conseils à l'entourage
Si vous sentez qu’une personne a du ressentiment à votre égard, autorisez-la à vous dire des choses désagréables sur votre comportement… Vous devez aussi être capable de dire ce que vous-même pensez de votre attitude, de manière sincère et authentique. Si vous vivez avec une personne rancunière, tentez le « jeu du sac de sable » : une fois par mois, il s’agit de tout se dire, surtout le plus pénible, pendant deux minutes et quinze secondes. Puis de rester fâchés pendant trois minutes et sept secondes. Ainsi,
on vide son sac, et le sable s’écoule…

Témoignage

A lire La Puissance des émotions de Michelle Larivey.
Pour tout savoir sur les émotions : leur définition et leur classification (simples, mixtes, contre-émotions…), avec des conseils sur la manière de les utiliser (Editions de l’Homme, 2002).

Apprivoiser les sentiments négatifs de Betty Doty et Pat Rooney.
Cet ouvrage détaille les mécanismes des émotions négatives (haine, remords…) pour nous aider à trouver les moyens de les transformer en sentiments positifs (InterEditions, 2005).

Sophie, 41 ans, secrétaire de direction : « J’ai écrit une lettre de vingt pages… Ce fut libérateur ! »
« Pendant des années, j’en ai voulu à mes parents qui me disaient que je n’étais pas assez intelligente pour faire des études, se moquaient de mes amies, de mes petits copains… Alors j’ai perdu mon envie d’aller vers les autres et j’ai fini par me dire que les bonnes relations, c’est “pas de relations du tout” ! Je suis devenue secrétaire, sans grande conviction. Un jour, une collègue m’a dit qu’elle n’avait jamais vu une personne aussi méfiante et rancunière que moi. Tout était prétexte à ressentiment : une parole ironique, un regard, un oubli…

Elle m’a dit : “Pourquoi tu n’écris pas ce que tu ressens à tes parents plutôt que d’en vouloir à la terre entière ?” J’ai écrit une lettre de vingt pages… Ce fut libérateur ! Ma collègue a voulu la faire lire à son copain. J’ai accepté, et nous avons commencé à en parler : il avait une expérience semblable à la mienne. Il m’a ensuite présenté un de ses amis, avec qui je vis maintenant. La lettre, je ne l’ai jamais envoyée. Mais elle a été beaucoup lue et commentée. On en parle, je parle… Je commence à devenir moi-même. »

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