jeudi 1 janvier 2015

La quête de vision (Lakota Brûlé)

La quête d'une vision est une tradition des indiens des grandes plaines. Un homme ou une femme qui cherche son chemin sur la route de la vie, ou qui essaie de résoudre un problème personnel, peut partir à la recherche d'une vision pour acquérir un certain savoir et se faire éclairer par les esprits. Parfois on devra rester au sommet d'une colline ou bien au fond d'une fosse à vision,seul, sans eau ni nourriture, pendant quatre jours et quatre nuits. C'est une épreuve difficile, mais si les voix des esprits accordent a la personne une vision qui donnera forme a sa vie, alors le résultat vaut bien toutel cette souffrance.
Dans le conte qui suit, pourtant, la quête d'une vision n'est pas racontée d'une façon solennelle, mais à la manière pleine d'inattendu propre à Lame Deer, Homme-médecine Sioux.


Un jeune homme voulait partir en hanbleceya, c'est à dire en quête de vision, dans l'espoir d'avoir un rêve qui lui donnerait le pouvoir d'être un grand homme-médecine. Comme il avait une haute opinion de lui-même, Il était convaincu qu'il avait été choisi pour devenir un grand homme parmi les siens, et que tout ce qui lui manquait, c'était une vision.
Ce jeune homme était courageux, plein d'audace et impatient d'aller au sommet de la montagne. Il avait été élevé par des gens honnêtes et bons, qui avaient la sagesse des temps anciens, et qui prièrent pour lui. Pendant tout l'hivers ils s'affairèrent à le préparer, le nourrissant de Wasna, de maïs, et de beaucoup de viande, pour le rendre fort. A chaque repas, ils mettaient quelque chose de cotê pour les esprits, pour qu'ils l'aident à avoir une vision exceptionnelle. Dans sa famille on était sûr qu'il avait le pouvoir avant même de partir sur la montagne, ce qui était mettre la charrue avant les boeufs, ou plûtot le travois avant le cheval, puisqu'il s'agit d'une légende indienne.

Quand enfin il partit, c'était par une très belle matinée, à la fin du printemps. Il y avait de l'herbe, des feuilles sur les arbres, bref, la nature était à son mieux. Il était accompagné de deux homme-médecine, qui construisirent une loge à sudation pour le purifier grâce au souffle chaud et blanc de la vapeur sacrée. Ils le sanctifièrent avec la fumée de l'herbe douce, frictionnèrent son corps avec de la sauge et l'éventèrent avec une aile d'aigle. Ils l'accompagnèrent jusqu'en haut de la colline pour creuser la fosse de vision et faire une offrande rituelle de tabac enveloppé dans des sacs. Puis ils dirent au jeune homme de pleurer, de se faire humble, de demander à être sanctifié, d'implorer le grand esprit pour qu'il lui envoie un signe, le pouvoir, un don qui ferait de lui un homme-médecine. Ils firent tout ce qui avait à faire, et puis ils le laissèrent tout seul.

Il passa la première nuit dans la fosse que les hommes-médecine avaient creusée pour lui, à trembler et à pleurer très fort. La peur l'empêchait de dormir, et pourtant il restait plein de suffisance, prêt à se battre avec les esprits pour avoir la vision et le pouvoir qu'il recherchait. Mais aucun rêve ne vint le soulager. Vers le matin, avant que le soleil ne se lève, il entendit une voix dans le tourbillon des brumes blanches de l'aube. Cette voix ne semblait pas venir d'une direction particulière, mais d'un peu partout, et elle disait: "Vois-tu, jeune homme, tu aurais pu choisir un autre endroit; cette colline n'est pas la seule qu'on trouve par ici. Va donc implorer ton rêve ailleurs. Toute la nuit, tu nous as cassé les oreilles, à nous tous, créatures, animaux et oiseaux. Même les arbres n'ont pas pu dormir. impossible de fermer l'oeil. Pourquoi être venu ici ? Tu n'est qu'un jeune prétentieux: tu n'es ni prêt pour une vision, ni digne d'en avoir une."

Mais le jeune homme serra les dents, résolu à tenir bon et à avoir sa vision, par la force s'il le fallait. Il passa la journée dans la fosse, à demander ce qui ne voulait pas venir, et puis une deuxième nuit à avoir froid, faim et peur.
Le jeune homme pleurait de frayeur. la peur le paralysait, et il était incapable de bouger. Un gros rocher s'était avancé et surplombait la fosse, infiniment plus grand que tout le reste alentour. Mais arrivé a moins d'un mètre, sur le point de l'écraser, il s'arrêta. Et alors, comme le jeune homme restait bouche bée, les yeux écarquillés, les cheveux dressés sur la tête, le rocher remonta la pente, jusqu'au sommet de la colline. Le jeune homme n'en croyait pas ses yeux. Immobile, il se faisait tout petit au fond de son trou, quand il entendit a nouveau le grondement et le tremblement provoqué par l'énorme rocher qui revenait vers lui. Cette fois-ci il eut tout juste le temps de sauter hors de la fosse à vision à la dernière seconde. Le bloc de pierre écrasa tout y comprit sa pipe et son hochet rituel, qu'il réduisit en bouillie.

Puis le rocher remonta de nouveau la pente, et de nouveau il la redescendit." je m'en vais! je m'en vais!" hurla le jeune homme. Retrouvant l'usage de ses jambes, il se précipita en bas de la colline à toute vitesse. Cette fois-ci le rocher passa au-dessus de lui, comme si il jouait à saute-mouton, et rebondit sur la pente, en écrasant et en pulvérisant tout sur son passage. Le jeune homme courrait à l'aveuglette, trébuchait, tombait, se relevait. Il ne s'aperçut même pas que le rocher remontait la pente et la dévalait une nouvelle fois. C'était son dernier parcours, le plus effrayant; il fit un immense bond dans les airs et atterrit juste devant le jeune homme,s'enfonçant si profondément dans la terre qu'on n'en voyait plus que le sommet. La terre tremblait comme un chien qui s'ébroue en sortant de l'eau, secouant le jeune homme d'un cotè et de l'autre.

Amaigri, couvert de bleus et très éprouvé, le jeune homme regagna son village en chancelant. Il dit aux hommes-medecine:"Je n'ai pas eu de vision et n'ai reçu aucun savoir." Il retourna à la fosse et quand l'aube se leva de nouveau, il entendit la même voix encore une fois:"Arrètes de nous embêter! va-t'en!"
Au matin du troisième jour, ce fût la même chose. le jeûne l'avait beaucoup affaibli, ainsi que la soif et l'inquiétude. L'air lui-même semblait l'oppresser, Lui être hostile. il avait le souffle court. Son estomac lui paraissait tout ratatiné contre sa colonne vertébrale. Mais il était bien décidé à tenir une nuit de plus, la quatrième et dernière. il était sûr  qu'il allait avoir une vision. Il en implora une, dans le noir, tout seul, Mais il s'égosillait en vain.

Juste avant l'aube, il entendit de nouveau la voix, très en colère:"Quoi?tu es encore la?" Il savait qu'il avait souffert pour rien; il lui faudrait retourner parmi le siens et leur avouer qu'il n'avait reçu ni connaissance ni pouvoir. La seule chose qu'il pourrait dire, c'est que tous les matins il s'était fait réprimander. A la fois triste et de mauvaise humeur, il répondit:" Je ne peux pas m'en sortir; c'est mon dernier jour et je pleure à en perdre les deux yeux. Je sais bien que vous m'avez dit de partir, mais de quel droit me donnez vous des ordres? Je ne vous connais pas. Je resterai ici jusqu'à ce que mes oncles viennent me chercher, que ça vous plaise ou non."

Et aussitôt on entendit un grondement qui venait de la montagne derrière les collines. Le bruit enfla, enfla, et la colline toute entière se mit a trembler. le vent se mit a souffler. Le jeune homme leva les yeux et vit l'énorme rocher en équilibre sur le sommet de la montagne. il vit la foudre le frapper et le faire bouger. Et lentement, le rocher se mit en branle. Lentement au debut puis de plus en plus vite,il dévala le flanc de la montagne, arrachant des mottes de terre , couchant des arbres immenses comme s'il s'agissait de simple brindilles. et il venait droit vers lui8 " J'ai mis les esprits en colère8 j'ai fait tout ça pour rien!"

"En fait, tu as fait une découverte, dit le plus agé, son oncle. Tu es allé en quête de ta vision comme un chasseur s'en va chasser le bison, ou un guerrier s'en va chercher des scalps. Tu étais en lutte contre les esprits Tu croyais qu'ils te devaient une vision , mais la souffrance ne peut pas à elle seule procurer une vision, ni le courage, ni la seule volonté. C'est a force d'humilité, de sagesse et de patience qu'on reçoit une vision. Ta quête ne t'aurait-elle apporté que ceci ce serait déjà beaucoup. penses-y."


Raconté par Lame deer à Winner, sur la réserve de Rosebud, Dakota du sud, en 1967 et enregistré par Richard Erdoes

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