samedi 3 janvier 2015

Ombres

Le point de départ est simple : la plupart des hommes ignorent leur ombre. […]
Le plus souvent elle est projetée dans des troubles somatiques, des obsessions, des fantasmes plus ou moins délirants, ou dans l'entourage. Elle est " les gens ", auxquels on prête la bêtise, la cruauté, la couardise qu'il serait tragique de se reconnaître. Elle est tous ceux qui déclenchent la jalousie, le dégoût, la tendresse… Le meilleur portrait de soi-même est dessiné sur le monde par les sympathies et les antipathies. Il arrive que s'installe un équilibre à plusieurs, où l'ombre est portée par des malades proches ou par quelques intimes. D'une façon plus collective, il y avait jadis les sorcières et les ennemis, il y a aujourd'hui le gouvernement et la pollution.
Cette extrême dispersion du psychisme montre que de nombreuses prises de conscience sont nécessaires avant que l'ombre n'apparaisse au conscient. […]
La prise de conscience de l'ombre développe d'abord une série d'effets qui sont tous de l'ordre de la perte. En cela, elle est dangereuse. […]
L'homme qui fait face à son ombre entre dans un conflit aux caractères particuliers. Ce n'est pas une lutte, mais un démantèlement. Il ne s'agit pas de combattre pour ou contre, mais de maintenir les liens pendant une mise en morceaux. […]
La désorientation se double d'un dégoût de soi-même. L'absence de credo et de but laisse régresser les énergies. Le sujet se sent en prison, il n'embraie plus sur la vie de façon satisfaisante. Il est radicalement seul et sent une faute énorme quelque part.
Il importe pourtant de ne pas tomber dans le piège de ces souffrances et de ne pas devenir la victime d'un lyrisme désespéré. Le concept d'ombre permet de situer l'épreuve, d'y reconnaître les possibilités de croissance et de ne pas confondre la fin d'un moi imaginaire avec la mort.
Elie G. HUMBERT : "L'homme aux prises avec l'inconscient", espaces libres, Albin Michel, pp 29-44
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