vendredi 13 septembre 2013

L'impuissance de la puissance

Bertrand Badie, né le 14 mai 1950 à Paris, est un politologue français spécialiste des relations internationales. Il est professeur des Universités à l’Institut d’études politiques de Paris et enseignant-chercheur associé au Centre d’études et de recherches internationales (CERI).

Il est de 1974 à 1977 assistant, puis jusqu’en 1982 maître-assistant à l’Université Paris I – Panthéon-Sorbonne, et de 1982 à 1990 professeur à l’Université d’Auvergne – Clermont I.
Il devient en octobre 1990 professeur des Universités à l’Institut d'études politiques de Paris, et en octobre 1999 directeur du Cycle supérieur de relations internationales de l’IEP de Paris, transformé en septembre 2004 en mention « Relations internationales » du master recherche. Il a été de 1994 à 2003 directeur des Presses de Sciences Po.
Il est également depuis février 2002 directeur du Centre Rotary d’études internationales sur la paix et la résolution des conflits, et depuis 2003 membre du Conseil de l’Association française de science politique et du Comité exécutif de l’Association internationale de science politique.

La fin des territoires. La référence des relations internationales qu'est le territoire est en train de disparaître suite à trois changements : la mondialisation, la fin de la Guerre froide et de la bipolarité qui se fondait sur les territoires, et la crise des États (financement, indépendances des banques centrales, fin de l'État providence). On observe ainsi la multiplication des espaces où l'État n'intervient plus et où son contrôle disparaît (guerres civiles (comme en Somalie), "cités", zones démilitarisés (comme en Colombie)). L'État, en outre, est concurrencé par d'autres organisations non-étatiques (ONG, multinationales) dont Badie estime que les décisions influent fortement sur les relations internationales.
L'État importé montre comment la vision de l'ordre territorial a été imposée comme une vision de l'État notamment lors de la décolonisation.
Le retournement du monde écrit avec Marie-Claude Smouts. Il constate que les identités sont de plus en plus culturelles et de moins en moins universelles, que les relations transnationales sont un mode particulier d'inscription dans l'espace et que les relations sont construites en dehors des espaces nationaux et de leur prise en compte. Mais c’est aussi la négation progressive de la capacité de contrôle de l’État et de sa légitimité. Ainsi on observe la multiplication des espaces de références (Église, mafias, allégeances subnationales), qui conduisent à remettre en cause l’allégeance à l’État.


Bertrand Badie
Description de cette image, également commentée ci-après
Bertrand Badie en 2012
Naissance 14 mai 1950 (63 ans)
Paris (France)
Profession Professeur des Universités
Formation Science politique (doctorat)


Lorsque l'on parle des États-Unis, les superlatifs ne manquent pas. Du temps de la guerre froide, c'était une « superpuissance ». Ce serait aujourd'hui une « hyperpuissance », cumulant une hégémonie militaire, économique et culturelle. Bertrand Badie ne nie pas cette prééminence, ni son caractère inédit : pour la première fois le monde vit avec un Léviathan capable de s'imposer militairement face à tout autre Etat. Pourtant, selon le politologue, cette puissance est vaine. Car nous ne vivons plus - y avons-nous vécu un jour ? - dans un monde hobbesien fait d'affrontements d'Etat à Etat, réglés selon le rapport de force militaire des belligérants. Cette vision a pu coller à l'époque de la guerre froide où chacune des superpuissances s'assurait l'allégeance d'une moitié du monde en le protégeant contre son rival. Mais déjà, selon B. Badie, pointait « l'impuissance de la puissance ». Les Etats-Unis comme l'URSS peinaient à contrôler certains conflits périphériques, qui leur revenaient parfois en pleine face : les uns eurent droit au Viêtnam, l'autre à l'Afghanistan. Le constat vaut aujourd'hui encore plus qu'hier. Bien que vainqueurs de la guerre froide, les Etats-Unis ont rapidement perdu de leur attrait. Sans l'ennemi soviétique, les allégeances n'ont plus l'évidence d'hier et les initiatives américaines souffrent d'un déficit de légitimité. La seconde guerre de l'Irak l'illustre. Surtout, si l'armée américaine a pu en 2003 renverser le régime irakien, elle se révèle impuissante à endiguer la violence sociale qui prévaut dans le pays. Face à la puissance militaire se dressent des acteurs, étatiques ou non, qui développent des « stratégies du pauvre » : actions de contestation ou de nuisance, parfois terroristes, que le fort ne peut éteindre. L'analyse de B. Badie aide à penser dans un même mouvement les tentations de la puissance - Etats-Unis en Irak, France en Côte-d'Ivoire - et les obstacles qui se dressent sur son chemin. Et à mieux comprendre pourquoi les victoires d'aujourd'hui sont parfois les défaites de demain. Ce qui conduit l'auteur à considérer que le multilatéralisme constitue, pour le puissant aussi, la seule stratégie sensée dans un monde interdépendant.



La puissance n'est plus ce qu'elle était. La fin de la bipolarité, les échecs du développement, la prolifération de formes nouvelles et disséminées de violence ont eu raison des certitudes de naguère. Les armées les plus modernes ou les plus sophistiquées échouent devant les actes de terreur les plus élémentaires ; à mesure qu'elles s'affirment, les dominations essuient davantage de contestation qu'elles ne recueillent d'adhésion ; quant aux menaces les plus diverses, elles échappent à tout espoir de contrôle. Les Etats-Unis sont au centre du paradoxe : jamais un Etat n'a, dans l'Histoire, accumulé autant de ressources de puissance ; jamais pourtant il ne s'est révélé aussi peu capable de maîtriser les enjeux auxquels il doit faire face. La puissance ne peut plus se régaler aujourd'hui des effets revigorants du gladiateur ennemi qui fait face avec le même poids et les mêmes recettes. Privés d'ennemi qui leur ressemblent et qui leur opposent une puissance crédible, les Etats-Unis doivent aujourd'hui affronter une nuisance qui change l'équation du jeu international, tout en étant redoutable et extrêmement difficile à combattre. Derrière ces bouleversements stratégiques se cachent non seulement la fin des guerres d'autrefois, des formes nouvelles de violence et de conflit, mais surtout l'ouverture de la scène internationale aux individus et aux sociétés, c'est-à-dire à l'Autre, celui qu'on connaît mal ou qu'on choisit d'ignorer, qu'on accable d'humiliations faute de pouvoir le forger à son image. En bref, l'ignorance du monde post-bipolaire alimente ainsi de nouvelles violences et crée de nombreux dangers dont seul le multilatéralisme saura nous protéger.

http://www.erudit.org/revue/ps/2006/v25/n2-3/015940ar.pdf

L’impuissance de la puissance
Bertrand Badie - Paris, Fayard, coll. « L’espace du politique », 2004, 294 p.
Les relations internationales contemporaines ne s’expliquent plus désormais par la théorie du gladiateur de Thomas Hobbes. La fin de l’ordre bipolaire a assisté à la remise en cause de l’État comme pivot des relations internationales et dévoilé les apories de la puissance. La crise irakienne en a d’ailleurs révélé les impasses et le paradoxe : la puissance d’aujourd’hui se mesure à la capacité de concevoir les enjeux, d’obtenir des résultats. Or les États-Unis, Léviathan de l’échiquier international, ont la plus grande difficulté à faire face aux nouveaux défis. Ce réservoir de puissance subit en outre une contestation des plus farouches à son égard. Car la puissance aujourd’hui a perdu toute son aura et ceux qui la détiennent deviennent la cible des protest politics et attisent les réactions violentes de la part de ceux qui en sont dépourvus.
Professeur des Universités à l’Institut d’études politiques (IEP) de Paris, auteur de La diplomatie des droits de l’homme : entre éthique et volonté de puissance (Paris, Fayard, 2002), Bertrand Badie analyse dans son dernier ouvrage la perte de pertinence du concept de puissance dans le système international post-guerre froide et l’illusion qui consiste à tenter de préserver cette dernière à tout prix.
Ainsi, selon l’auteur, privés d’adversaire à leur mesure, les États-Unis ont cru pouvoir inventer de nouveaux ennemis et prolonger un ordre international qui consacrait leur primauté. Ils se sont heurtés à l’émergence d’une nouvelle violence sociale internationale, nourrie de l’exclusion, de la privation et de l’anomie et contre laquelle les outils traditionnels de puissance sont inopérants. Tandis que le géant cherchait à ramener la puissance sur la scène des États, tout en s’affranchissant des alliances contraignantes, les puissances moyennes et un long cortège d’États « en panne », issus notamment de la prolifération étatique qui a marqué la fin de la guerre froide, se sont détachés de la logique clientéliste qui caractérisait l’ordre bipolaire pour opposer à cette coûteuse relation hiérarchique soit une alternative multilatérale, soit une dynamique de violence asymétrique.
Le manque de vision ou de lucidité du gladiateur n’est pas sans conséquences pour le système international. Car si la violence était autrefois d’extraction essentiellement politique, concernait les États, et se résolvait sur le champ de bataille, celle qui caractérise ce nouveau siècle est désormais sociale, transnationale, et peu maîtrisable. Disséminée, fugace, elle prend la forme du terrorisme, de la guerre civile, s’alimente de la création de marchés de puissance parallèles (nouveaux réseaux mafieux, entreprises terroristes, etc.) et ne vise plus, fait inédit, une destruction du gladiateur qu’elle sait irréalisable, mais la capacité de nuisance qui viendra le déstabiliser.
B. Badie explique donc que ce jeu dangereux prive l’Hegemon de sa latitude à fixer l’ordre du jour de la scène internationale et de sa capacité d’attraction (soft power) puisque ce qui fait sa force devient désormais sa faiblesse. Les pièges de l’unipolarité se referment sur un État qui, en quête d’indépendance et de leadership a misé sur la relance du power politics à l’heure où la logique de puissance tendait à s’inverser.
Dans ce « contexte de solitude », comme le montre avec beaucoup de pertinence B. Badie, il ne reste que deux options aux États-gladiateurs de T. Hobbes : camper sur leurs positions et attendre l’épuisement de leur puissance face au renchérissement de l’unilatéralisme, ou accepter l’interdépendance et adhérer au « bel avenir du multilatéralisme » appelé de ses vœux par une opinion publique internationale (OPI) en construction. 
 
 
La puissance n'est jamais établie et les cycles de sa métamorphose incessante se succèdent rapidement. A la Maison Blanche, depuis le lendemain de la Seconde Guerre, il y eut tour à tour la présidence impériale, la présidence en péril, la présidence immodérée. Serions-nous aujourd'hui devant une présidence empêchée?
Le Président des États-Unis Barack Obama réfléchit durant une réunion budgetaire dans la chambre
Roosevelt le 27 avril 2009 

© The Official White House Photostream - 2013 / Pete Souza 

Les Etats-Unis vivent actuellement un moment-clé. Ils ne peuvent pas ne pas prendre une décision. Le débat est vif. Il s'organise encore autour des vieillles figures américaines traditionnelles : d'un côté les isolationnistes, de l'autre les universalistes. Bref les Etats-Unis, loin de se vivre comme déclinants, se retrouvent tels qu'en eux-mêmes.

Cependant toute initiative leur est devenue plus difficile à prendre. Depuis la fin de la guerre froide, le monde ne s'est pas organisé selon un nouvel ordre qui soit lisible. La puissance américaine est toujours persuadée d'y avoir une destinée manifeste mais elle ne sait plus précisément quelles pistes suivre: elle est, comme peuvent l'être les chiens à la chasse, prise en défaut...

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