mardi 20 décembre 2011

Le Miroir des Princes

Les Miroirs des princes sont un genre littéraire apparu au Moyen Âge. Ce sont traités d'éthique gouvernementale.

Écrits par des clercs à l'intention des souverains, ils existaient déjà durant l'Antiquité sous une forme différente, mais se développèrent véritablement au VIIIe siècle. Les Miroirs des princes constituent une sorte de manuel composé de conseils et de préceptes moraux destinés à montrer au souverain la voie à suivre pour régner selon la volonté de Dieu. Comme leur nom l'indique, ces traités font figure de miroirs renvoyant l'image, la description du roi parfait.

Dans la tradition islamique, les plus anciens traités d'éthique gouvernemental nous étant parvenus sont datés du VIIIe siècle[1],[2],[3]. Les premiers Mirois des princes sont sans doute ceux d'Abd al-Hamid Ibn Yahya et l'Adab al-kabir d'Ibn al-Muqaffa[4].

En Europe, le premier véritable « Miroir des princes » de l'époque carolingienne fut la Via regia écrite par Smaragde de Saint-Mihiel aux alentours de l'année 813, et dont le destinataire semble être Louis le Pieux, alors qu'il n'était pas encore empereur. Le texte de Smaragde est empreint d'une forte valeur morale que l'auteur lie étroitement au domaine politique et à la personne du roi. Parmi d'autres écrits de ce type, il convient de citer également le De regis persona et regio ministerio d'Hincmar de Reims, rédigé en 873, qui adopte une vision de la fonction des évêques qui est bien distincte de l'autorité royale. Un ouvrage majeur dans la lignée des Miroirs des princes est le De institutione regia que Jonas d'Orléans écrivit vraisemblablement en 831 pour Pépin d'Aquitaine, un des fils de Louis le Pieux. Le De institutione regia fonde la royauté sur des vertus morales nécessaires pour la recherche du salut de l'âme et de l'amour de Dieu. Dans cette optique, les Miroirs des princes touchent également aux rapports des pouvoirs, le pouvoir temporel et le pouvoir sacerdotal, et leur position vis-à-vis de Dieu.

  1. Denise Aigle, « La conception du pouvoir dans l'islam. Miroirs des princes persans et théorie sunnite (XIe-XIVe siècles) » [archive], Perspectives médiévales vol. 31, 2007, p. 17.
  2. Gustav Richter, « Studen zur Geschichte der alteren arabischen Fürstenspiegel », Peipzig, 1932.
  3. Dimitri Gutas, « Classical Arabic Wisdom Literature : Nature and Scope », Journal of the American Oriental Society, vol. 101, 1981, p.49-86.
  4. Denise Aigle, « La conception du pouvoir dans l'islam. Miroirs des princes persans et théorie sunnite (XIe-XIVe siècles) » [archive], Perspectives médiévales vol. 31, 2007, p. 26.




Devient-on dirigeant par chance, par hasard ou par naissance ou est-ce le résultat d'un calcul longuement médité ?

Ce livre n'appartient à aucun genre homologué. Le sous-titre annonce un Essai sur la culture stratégique des élites qui nous gouvernent. Mais l'ouvrage n'est pas seulement une réflexion philosophique sur le pouvoir et sur les manières de l'exercer. Il n'est pas non plus un recueil de préceptes et d'analyses tout particulièrement destiné aux jeunes ambitieux qui aiguisent leurs canines à l'ENA ou à HEC. Il ne saurait non plus être pris pour une description des qualités et défauts de l'élite française, réalisée à partir de la confession d'un échantillon de dirigeants. Il est pourtant tout cela à la fois. Son originalité tient à la combinaison d'approches basées sur l'érudition, le souci pédagogique et l'enquête de terrain. Le point de départ est constitué par le livre l'Art de la guerre, rédigé au IVe siècle avant J.-C. par le stratège chinois Sun Zi. Journaliste, Luc Jacob-Duvernet l'a fait lire et commenter à une cinquantaine de «décideurs» d'aujourd'hui. Jérôme Monod et François Dalle, François Léotard et François Bayrou, le père Henri Madelin et l'amiral Jacques Lanxade, le procureur Pierre Truche et le professeur Claude Got ont ainsi, avec beaucoup d'autres, participé à cet exercice d'introspection réfléchie. L'auteur a recueilli leurs confidences sur les grandeurs et servitudes de l'exercice du pouvoir et a ensuite utilisé ces informations pour nourrir d'une chair contemporaine les concepts forgés par Sun Zi.

A un premier niveau, la parole de l'élite hexagonale se lit avec l'intérêt que justifie la liberté des propos tenus sur le délicat métier d'en imposer aux autres. La franche naïveté dont fait, par exemple, preuve François Léotard ne peut que retenir l'attention. La conception du pouvoir de l'actuel ministre de la Défense montre que, comme il le dit lui-même, «l'adolescence politique» n'a pas d'âge. «Si demain M. Mitterrand passait sous un camion, je ne me présenterais pas, uniquement pour des raisons financières», confie-t-il. Léo, qui assimile l'électorat à un «jury», se reproche aussi de parler trop et s'astreint à calculer très précisément le prix de l'affrontement auquel il se prépare avec ses concurrents.

Le lecteur se régalera de bien des citations de nos dirigeants. «Ce qui me donne du plaisir est que mes ennemis d'hier soient mes fervents du lendemain», avoue François Bayrou. «La première qualité d'un souverain est l'addition d'une morale et de valeurs», dit Alain Carignon. «Il vaut mieux avoir un petit concurrent qu'un gros», explique Thomas Durand, président d'un cabinet de conseil, «il faut donc laisser les petits concurrents survivre, et ne pas laisser trop de sang sur les murs». «Il faudrait que Bush et Baker lisent Sun Zi et le comprennent, car ils sont en train d'encercler Saddam Hussein, au point qu'il existe un risque de déboucher sur la guerre, parce qu'on ne lui aura pas laissé de porte de sortie», s'inquiète l'amiral Lanxade juste avant le déclenchement de la guerre du Golfe.

A un second niveau, on appréciera le tableau brossé des défauts chroniques de l'élite française, en particulier son manque de «vertu». La lucidité chère à Sun Zi n'y est pas la chose la mieux partagée: nos hommes de pouvoir éprouvent autant de difficultés à se connaître eux-mêmes qu'à écouter les autres. La spécialité très française de l'abstraction, qui se paie d'un majestueux mépris des réalités, revient également comme un leitmotiv dans les entretiens. «Une forme d'incapacité, c'est le goût du concept et très peu de fierté dans l'exécution», regrette notamment l'industriel Jean-René Fourtou.

Ces défauts sont démultipliés par les monocultures produites par nos grandes écoles. L'auteur souligne que les critères de formation des élites françaises privilégient les mathématiques, l'économie ou le droit et ignorent dramatiquement la sociologie ou la psychologie. «L'expérience qui invite à la culture du pragmatisme est très souvent négligée, voire méprisée en France», note Luc Jacob-Duvernet.

On peut enfin lire cet ouvrage sur un plan plus fondamental. C'est alors de la nature même du pouvoir, des qualités que sa conquête exige comme des sacrifices qui s'attachent à son exercice, qu'il est question. L'homme de pouvoir est à la fois le bénéficiaire et la victime de ses passions. L'intensité des jouissances que procure sa prise sur le monde est à la mesure du prix à payer. Les décideurs ne connaissent pas le bonheur tranquille. «J'ai pris l'option égoïste de prendre mon plaisir dans l'entreprise et j'ai acheté le reste avec l'argent», avoue l'industriel Edwin Nathan.

Le manque de réflexion sur les exigences et les contraintes de l'exercice du pouvoir justifierait amplement la création d'un enseignement de culture stratégique. L'auteur explique son inexistence en France par l'histoire: «Le pouvoir ne se formule pas, parce que les appétits de puissance qu'il représente entrent en conflit avec ce que deux millénaires de culture chrétienne et deux siècles d'égalité démocratique ont contribué à forger.»

La philosophie qu'esquisse Luc Jacob-Duvernet au travers de son ouvrage marie étrangement une exigence qui frôle le moralisme avec un réalisme qui voisine le cynisme. «C'est l'opportunisme qui transforme le hasard en chance», explique l'auteur. Mais son interprétation de la pensée de Sun Zi le conduit à mettre en garde contre les manipulations d'autrui tellement porteuses d'injustice qu'elle se retournent contre leur auteur. Au final, sa lecture du stratège chinois amène à un rationalisme qui ne verserait pas dans le scientisme. L'art de la guerre, avertit-il, est «un livre anticonformiste qui permet de réduire à la portion congrue toutes les susperstitions». Y compris celle de la magie du pouvoir.- Eric DUPIN

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