dimanche 22 janvier 2012

Mangez le si vous voulez

"Mangez le si vous voulez" où Jean Teulé adosse sa verve romanesque et son humour noir à de solides réalités historiques, utilisant ici un sordide fait divers de 1870 (un jeune homme lynché, brûlé vif et même mangé par la foule) pour s’interroger sur la barbarie des hommes. Effrayant.

C'était un homme apprécié de tous, aimable et intelligent. Il arrivait à l'entrée de la foire locale pour y régler quelques affaires. Deux heures plus tard, il était lynché par la population, brûlé vif et même mangé. C'était le 16 août 1870, à Hautefaye, petit village paisible et sans histoire du Périgord. Nous sommes tous capables du pire...

Alain de Monéys - Mangez-le si vous voulez !

16 août 1870. Jour de foire à Hautefaye, petite bourgade périgourdine sans histoire. L'occasion pour Alain de Monéys, jeune aristocrate local, d'acheter une génisse pour une voisine indigente. Il a 28 ans. Affable et apprécié de tous, il vient tout juste d'être élu à l'unanimité premier conseiller municipal de sa commune. La guerre contre la Prusse est mal engagée, le Second Empire vit ses dernières heures. Une atmosphère pesante s'est abattue sur la France.

A peine arrivé à l'entrée de la foire, Alain de Monéys est pris à partie par un paysan. Son cousin Camille de Maillard aurait chauffé la foule, prétendant que l'armée française s'était repliée lors de la toute dernière bataille de Reischoffen. Pire, il aurait crié "Vive la République !" avant de prendre la fuite. De Monéys dément, connaissant parfaitement les tendances politiques de son cousin. Mais les paysans maintiennent leurs allégations et la situation s'envenime. La foule se fait menaçante. Le jeune homme est rapidement accusé d'être républicain. Et bientôt - insulte suprême - de supporter la Prusse ! Il n'en fallait pas plus pour déclencher une furie incontrôlable.

Ivres de vin, assoiffés de sang

De Monéys a beau crier "Vive l'Empereur !", les coups pleuvent. Tous s'en mêlent. L'autorité locale a déserté, laissant seuls le curé et le maire tenter de s'interposer. Ceux-ci arrivent à isoler la victime quelques instants dans une étable. Mais le répit est de courte durée. Quelques minutes plus tard, la foule revient à la charge et pendant deux heures, au coeur même de la foire, plusieurs centaines de villageois participent au pugilat. Frappé, brisé, lacéré, torturé, lynché à coups de gourdins, de fourches, de ferraille, il sera finalement brûlé vif sur la place publique. Le maire, de dépit, aurait alors lancé un sarcastique "Mangez-le si vous voulez !". Conseil suivi par quelques uns qui iront jusqu'à becqueter les graisses humaines suintant du bûcher.

Plusieurs centaines de personnes étaient présentes sur les lieux du supplice. Une foule de braves gens devenus fous, le temps d'une après-midi. Tous connaissaient Alain de Monéys. Tous l'estimaient. Tous le savaient innocent des accusations proférées contre lui. Mais tous ont participé au lynchage. La justice ne poursuivra qu'une vingtaine de meneurs, dont quatre seront condamnés à mort. Au lendemain de cette frénésie barbare, les participants, abasourdis, hébétés, n'avaient qu'une seule phrase à la bouche : "Pourquoi a-t-on fait ça ?". Ils n'ont jamais compris. En 1953, Noémie Lavaud mourut à Hautefaye à l'âge de 92 ans. Elle était le dernier témoin direct du drame. Il y a 56 ans...



Le-village-des-cannibales.jpg

CORBIN (Alain), Le village des « cannibales », [Paris], Aubier – Flammarion, coll. Champs, [1990] 1995, 204 p.
Nous sommes le 16 août 1870. Le Second Empire est sur le point de s’effondrer ; la guerre insensée contre la Prusse tourne mal, et l’agitation républicaine augmente. Encore un peu plus de deux semaines, et la IIIe République sera proclamée.
Cette atmosphère particulière se ressent dans l’ensemble de la France. Ainsi dans le petit village de Hautefaye, en Dordogne, à deux pas de la Charente. Le 16 août 1870, c’est le jour de la foire, dont s’enorgueillissent les habitants, et qui rayonne sur une trentaine de kilomètres. A Hautefaye, comme dans la majeure partie de la France paysanne, le mythe des « Napoléon du peuple » rassemble les citoyens autour de l’Empereur et de la dynastie. On s’inquiète de la situation, des manœuvres des « Prussiens » de l’intérieur, les nobles, les républicains, les curés… Le 16 août 1870, à Hautefaye, la rumeur initiée par la bourgeoisie rurale va aboutir à un drame atroce.
Alain de Monéys est un jeune noble des environs, riche propriétaire terrien, connu et apprécié des villageois pour sa générosité. Légitimiste fervent, comme tous les membres de sa famille, il s’effraie néanmoins de la tournure de la guerre, et prend la décision de s’engager. Le 16 août 1870, cependant, comme tout le monde dans la région, il se rend à la foire de Hautefaye.
Un paysan le prend à parti. On lui dit que son cousin Camille de Maillard, qui vient tout juste de « s’enfuir », a scandalisé la foule en criant : « Vive la République ! » Alain de Monéys, qui connaît les tendances politiques de son cousin, se refuse à le croire, et dément naïvement. La « discussion » s’envenime. Les invectives pleuvent. La foule des forains se presse autour du jeune noble apeuré. Bientôt, on accuse Alain de Monéys lui-même d’être un républicain. Et un Prussien ! Les coups s’abattent sur le « traître ». Il sera battu par plusieurs vingtaines de personne pendant près de deux heures, aux cris de : « Vive Napoléon ! » et : « A mort le Prussien ! ». La scène a lieu au cœur même de la foire, qui rassemble plusieurs centaines de paysans : nombreux sont ceux qui participent au supplice, ainsi que les simples spectateurs, ou ceux qui s’en moquent ; bien rares sont ceux qui osent prendre la défense du jeune noble : les villageois le connaissaient, pourtant, et savaient qu’il n’avait rien à voir avec tout ce dont on l’accusait ! Mais la foule se déchaîne ; l’autorité municipale a déserté son poste, et il n'y a pas de gendarmes... Les femmes et les enfants sont rares en ce jour de foire (la vente des bestiaux est l’affaire des chefs de famille), mais celles et ceux qui sont présents participent au massacre. Le corps sanguinolent d’Alain de Monéys est dégradé, traîné à même le sol, roué de coups de bâtons : tout le monde veut y avoir sa part, et en retire une certaine fierté virile. Sans doute le jeune noble finit-il par sombrer dans le coma ; peut-être est-il déjà mort, quand les paysans s’emparent de son corps brisé et le jettent sur un bûcher ? Les témoignages varient. Seule certitude : au soir, les forains se félicitent d’avoir « rôti » un « Prussien » ; et certains regrettent de ne pas avoir infligé le même sort au curé de la paroisse… La liesse est générale, en tout cas. Les massacreurs sont convaincus d’avoir contribué à « sauver la France » ; il y en a même pour afficher leur certitude que Napoléon III va les récompenser pour leur courage et leur fidélité…
Ils se trompent, bien sûr. Le soir même, la nouvelle du massacre s’est répandue. Les autorités horrifiées, qui y voient le prologue à une moderne « jacquerie », n’ont pas de mots assez durs pour condamner cet impitoyable assassinat. La troupe est dépêchée à Hautefaye et se saisit des coupables.
Le 4 septembre, la République est proclamée. Et les républicains s’emparent de ce drame atroce, gonflé par la rumeur (on parle même de cannibalisme). L’évidence du caractère « politique » du supplice d’Alain de Monéys est affichée, comme une condamnation sans équivoque du régime déchu, et des populations campagnardes dégénérées, stupides, haineuses, de ces monstres, de ces brutes qui ont gardé les mœurs du Moyen-Âge. Les paysans ne comprennent pas. Ils sont persuadés d’avoir fait ce qui devait être fait. Quatre des forcenés (les meneurs, qui ont semble-t-il porté les coups fatidiques) seront condamnés à mort, et exécutés très rapidement, en dépit des « circonstances atténuantes » avancées par leurs avocats (républicains !), qui plaident l’emportement de la foule, la griserie de la foire, la dilution de la responsabilité en somme… et craignent surtout que cette condamnation ne soulève les campagnes, encore farouchement bonapartistes (aux dernières élections, Napoléon III, qui n’était bien entendu pas candidat, est arrivé en tête des suffrages dans l’arrondissement de Nontron !), contre la République naissante et qui restera fragile encore une dizaine d’années au moins. Mais la guillotine se rend à Hautefaye (exceptionnellement), et les quatre condamnés sont exécutés au petit matin devant une foule silencieuse.
L’horrible drame du « village des cannibales » a suscité en son temps une abondante littérature, quand bien même il est aujourd’hui largement tombé dans l’oubli. Alain Corbin, « l’historien du sensible », y est revenu au travers de cette passionnante monographie, où le fait-divers atroce fournit le prétexte à une brillante étude d’histoire des représentations.
Les sources du drame de Hautefaye remontent en effet bien loin dans le temps. Alain Corbin y voit essentiellement le résultat d’une rumeur néfaste initiée et entretenue par la bourgeoisie rurale, désireuse de protéger ses intérêts. Dès l’époque napoléonienne, et devant la menace d’une Restauration, les bourgeois ruraux soulèvent le spectre du retour de la dîme, des corvées, etc. Rappelons que nous sommes dans la région de Jacquou le croquant : l’image se maintient du noble exploiteur et cruel, asservissant « ses » paysans. Une image bien différente de la réalité, sans doute : les nobles de la Dordogne, nombreux (nous sommes bien dans « le pays des mille châteaux », héritage lointain de l’époque où les couronnes anglaise et française se disputaient la région), n’ont généralement pas l’arrogance de leurs voisins plus septentrionaux, et sont assez proches des villageois. Mais l’image se maintient, entretenue par la bourgeoisie, bien consciente que c’est elle qui a le plus à craindre d’un retour à l’ancien temps (ainsi pour ce qui est des biens nationaux…). Les moindres privilèges sont ainsi combattus, par exemple pour ce qui est des bancs dans les églises. Et l’on s’empresse, d’ailleurs, d’assimiler le curé au noble : en Dordogne, on croit en Dieu, mais on se méfie du clergé… Cette assimilation ne nous étonne guère, elle est assez classique, et contient un fond de vérité.
Plus étrange a priori est celle qui amalgame les républicains aux nobles et aux curés. Il faut y voir, cette fois, plus que la crainte si souvent avancée des « partageux » (qui existait bel et bien, ceci dit, mais ne concernait que les républicains les plus avancés et les socialistes, et n'était peut-être pas aussi répandue qu'on l'a prétendu), le souvenir de l’expérience de la IIe République. En 1848, les paysans de la Dordogne, comme la plupart de leurs compatriotes, se félicitent de la chute de la Monarchie de Juillet : le spectre de la restauration de la dîme, etc., semble bien loin. Dans la foulée des émeutes anti-fiscales abondantes sous le régime déchu, les paysans, sévèrement atteints par la crise économique de 1847, assimilent la liberté promise par les républicains à une augmentation du niveau de vie et une diminution, voire suppression, des taxes les plus impopulaires. Mais les finances sont dans un état catastrophique : bien loin de supprimer les impôts, les républicains se voient contraints de les augmenter, rapidement, avec la très impopulaire imposition des 45 centimes décidée par Garnier-Pagès. Les paysans sont déçus dans leurs aspirations, et se considèrent trahis. La bourgeoisie rurale entre à nouveau en scène, et joue du discours démagogique pour ancrer chez les paysans la haine de la République. Et les paysans trouvent bientôt leur « homme providentiel », avec Louis-Napoléon Bonaparte : la légende napoléonienne constamment entretenue explique le succès écrasant du 10 Décembre 1848, qu’on à très tôt envisagé comme « l’insurrection des paysans » (la formule est de Marx, si je ne m’abuse). Les arbres de la liberté, plantés dans l’enthousiasme en février – mars, sont bien vite arrachés. Le vote de l’indemnité des députés achève de souder les paysans dans l’hostilité à la République. Désormais, et si l’on excepte (mais guère en Dordogne) l’insurrection républicaine de décembre 1851 (les démocrates-socialistes jouant d’ailleurs eux aussi du spectre de la dîme, etc.), la paysannerie s’identifie avec « son » Napoléon et « sa » dynastie. D’où les victoires écrasantes du Gouvernement à chaque plébiscite, et le succès des candidats officiels sous le Second Empire. Le vote, chez les paysans encore peu habitués au suffrage universel récent, n’est pas perçu comme l’exercice d’une liberté, mais comme un échange de bons procédés : tant que le régime n’ennuie pas les paysans à coup de taxes, les paysans lui accordent sa confiance en votant pour le candidat officiel. La légende napoléonienne, une politique fiscale moins maladroite, un fort nationalisme enfin, achèvent d’unir le peuple des campagnes à la dynastie.
Dès lors, tous les ennemis de la dynastie sont mis dans le même panier : on craint la Restauration et l’exploitation qui en résulte comme on craint la République, assimilée à l’incompétence budgétaire, à l’oppression fiscale et au vol pur et simple. Le souvenir encore tenace de la « grande peur » lors de la Révolution achève l’amalgame : face au chaos monarchique et républicain, le bonapartisme est une garantie d’ordre et de prospérité. S’instaure ainsi une véritable dialectique, commune en politique, où l’Ordre se voit opposer un « Ennemi » indifférencié : noble, républicain, c’est la même chose ! Et « Prussien », en 1870… Le 16 août, Alain de Monéys est la victime innocente de cet amalgame absurde, mais fortement ancré dans les mentalités.
Il n’est bien sûr guère étonnant que les républicains s’emparent de l’affaire : on insiste sur le fait qu’Alain de Monéys a été tué parce qu’on le croyait républicain ; quand bien même il ne l’était pas vraiment, il n’en est pas moins « leur » martyr. En février 1871, le journaliste républicain Charles Ponsac l’écrit noir sur blanc (p. 7) : « Le crime d’Hautefaye est un crime en quelque sorte tout politique. » Sur le plan juridique, cela ne va pas sans poser quelques problèmes : les républicains – et pour cause ! – ont une tradition de clémence en matière de criminalité politique. Ici, cette clémence ne saurait être, bien sûr…
Car le drame de Hautefaye fournit surtout aux républicains l’occasion ultime de stigmatiser le régime déchu comme une époque d’obscurantisme, un atavisme inconcevable fondé sur l’ignorance et la bêtise. On reste à vrai dire stupéfait devant la violence des jugements qu’ils portent à l’encontre des paysans (c’est d’ailleurs essentiellement à cette époque que les termes de « rural » et de « paysan » prennent une connotation résolument péjorative). Alcide Dusolier, un ami de Gambetta et ancien condisciple de la victime, n’a pas de mots assez durs pour condamner la « populace de paysans » qui, le 16 août à Hautefaye, a été prise « d’une sorte de folie comme celle qui, parfois, s’empare des bœufs dans les champs de foire, sous les morsures du soleil » (p. 146).
Citons, de même, le journal Le Patriote en date du 12 février 1871 (pp. 146-147) :
« Méchant plus souvent que bête, le paysan est généralement voleur s’il est métayer, usurier s’il est propriétaire, lâche s’il n’a pas été transformé par la vie militaire ou par le séjour des villes. [Et, comme la plupart des paysans seront ruinés par les exigences de la Prusse], c’est avec un plaisir sans bornes, et nous le dirons dût-on nous accuser de cruauté, que nous refuserons du pain au paysan que la faim amènera devant notre porte, avec joie que nous le verrons privé de ses fils. Qu’il aille chercher tout cela à Berlin, cet indigne abruti, qui place l’Empereur avant le peuple et les bestiaux avant la famille. »
Citons, enfin, cette lettre d’Albert Theulier, sous-préfet de Ribérac, à Alcide Dusolier, en date du 31 décembre 1870 (p. 147) :
« Quant aux paysans, leur esprit est détestable […] le gouvernement doit s’appuyer résolument sur les villes armées qui, Dieu merci, ne sont pas disposées à se laisser de nouveau confisquer leur existence intellectuelle et morale par ces abominables campagnards. Contre ceux-là, en attendant qu’ils soient instruits (ce qui ne viendra pas de sitôt) [sic] il n’y a qu’un argument, la force brutale ; ils ne respectent qu’un homme, le gendarme et j’espère bien qu’on ne commettra pas la faute insigne de grâcier les misérables assassins d’Hautefaye. [Pas de] sensiblerie pour quatre bêtes féroces de cette trempe. Laissons les pleurnicheries humanitaires pour des temps meilleurs. Fusiller les traîtres et guillotiner les assassins : voilà où six mois de guerre ont conduit un ancien adversaire de la peine de mort. »
Pas de clémence, donc. On proclame le caractère politique du crime, mais on entend bien le juger comme un crime de droit commun (et c’est bien ce qui sera fait). Outre cet aspect, ce dernier témoignage est également très intéressant à un autre titre : il traduit remarquablement la peur qu’éprouve la bourgeoisie de province (celle des villes, bien sûr…) à l’encontre des hordes barbares des paysans. C’est, à vrai dire, un peu la même situation que connaissent les grandes villes obsédées par les banlieues ouvrières qui les assiègent (on connaît l’étude classique de Louis Chevalier sur les Classes laborieuses, classes dangereuses – qui concerne Paris durant la première moitié du XIXe siècle –, et toute la littérature à peine postérieure à la Commune sur les « Apaches », étudiée notamment par Dominique Kalifa) : on y retrouve les mêmes termes, la même obsession du « barbare » qui se tapit aux portes de la « civilisation ».
Mais, pour ce qui est des paysans, il est un terme particulier qui revient presque inévitablement : celui de « jacques ». Tous s’accordent à voir dans le drame de Hautefaye une jacquerie. Alain Corbin, pourtant, démontre aisément la fausseté de cet amalgame : les républicains brandissent la menace des « jacques », des paysans stupides porteurs d’anarchie. Mais il faut pourtant bien comprendre que le drame de Hautefaye n’a strictement rien d’une jacquerie : loin de s’en prendre à l’autorité, les forcenés étaient persuadés de venir à sa rescousse ! On peut certes faire une filiation historique du drame de Hautefaye, pourtant : non pas avec les jacqueries, mais avec toute une tradition, issue de l’Ancien Régime, du massacre et du supplice comme modalités d’expression politique. Alain Corbin consacre de nombreuses pages tout à fait passionnantes à ce thème, en remontant aux massacres des guerres de religion (où apparaît déjà, d’ailleurs, le thème du cannibalisme), puis en notant comment les Lumières et la Révolution ont bouleversé la donne. Si le massacre de Hautefaye choque tant, c’est bien parce qu’il s’agit d’un atavisme, mais pourtant guère éloigné : seulement, entre temps, le souvenir de la Terreur, puis l’instauration du suffrage universel, ont ôté toute légitimité au massacre comme moyen d’action du peuple ; et, depuis le XVIIIe siècle et la réforme pénale, l’idée du supplice est devenue peu ou proue inacceptable (je vous renvoie à ma note sur l’Histoire du droit pénal et de la justice criminelle de Jean-Marie Carbasse, et au-delà, bien sûr, à Surveiller et punir de Michel Foucault). A l’heure où la bourgeoisie républicaine se met à rejeter toute forme de violence politique, et où le suffrage universel est envisagé comme autorisant l’expression libre de toutes les opinions, le massacre est par définition illégitime ; et à l’heure où la justice démonstrative des supplices d’Ancien Régime a cédé la place au froid « rationalisme » des exécutions, quand bien même massives, de la Terreur et à la sécheresse « humaniste » de la guillotine, la volonté affichée et revendiquée des paysans de « faire souffrir » Alain de Monéys, puis de dégrader son corps selon un rite riche de symbolique, apparaît particulièrement scandaleuse.
On ne s’étonnera guère, dès lors, de ce que le drame de Hautefaye est généralement présenté comme étant « l’ultime massacre né de la fureur paysanne », recourant « à des formes de cruauté devenues étranges, indicibles, insupportables », pour citer la quatrième de couverture. Mais, pour ma part, je relativiserais cette assertion : je ne serais guère surpris que l’histoire encore méconnue de « l’épuration » ayant suivi la Libération révèle quelques atrocités du genre (je me souviens d’ailleurs d’une anecdote de Claude Seignolle dans Les Evangiles du Diable, montrant comment l’épuration avait parfois servi de prétexte à une fureur villageoise remontant aux procès de sorcières…). Et cette étude d’histoire des représentations me semble pouvoir être appliquée à des exactions on ne peut plus contemporaines : que ce soit pour ce qui est de l’atrocité du crime ou de sa récupération par les médias, je n’ai pu m’empêcher, à la lecture de ce passionnant Village des « cannibales », de penser à l’affaire récente du « gang des Barbares »… jusqu’au terme employé, qui est on ne peut plus significatif.
Cette brève monographie est ainsi remarquable, passionnante et riche d’enseignements. Très déstabilisante aussi : j’avoue que le cynisme des uns et la bêtise des autres, qui suintent de ces pages, m’ont amené plus d’une fois à désespérer de l’humanité encore plus que de coutume… Jusqu’à la haine pure et simple, à vrai dire, ce qui m’a fait peur, pour le coup. Mais oui : la haine des républicains pour les paysans, quand bien même elle est évidemment excessive, abominable, paranoïaque, malhonnête, et tenant à peu de choses près du « racisme de classe », m’a paru très compréhensible. Je l’ai ressentie. J’ai conspué ces brutes épaisses, dans lesquelles je reconnaissais la France bovine des partis les plus haineux. J’ai fini, en fait, par y reconnaître ma propre haine, comme dans un miroir… J’en ai eu honte. On n’attend guère d’un ouvrage scientifique qu’il soit aussi bouleversant sur le plan émotionnel ; mais ce sont bien les impressions que j’ai retirées de ce fascinant Village des « cannibales ». J’en conseille vivement la lecture. Mais vous êtes prévenus : ce n’est pas exactement l’ouvrage idéal pour se remonter le moral et envisager l’humanité sous un jour flatteur…

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