mardi 28 octobre 2014

Demain, tous immortels ?

Rémi Sussan

   (Profil auteur)
Mis à jour le 22/05/2014

 

Pourra-t-on un jour supprimer la mort ? Les transhumanistes y croient. 
Ils travaillent à mettre au point différentes techniques pour abolir 
le vieillissement, prémunir contre les maladies et accidents, 
ou encore conserver nos données en vue d’une future résurrection.
« Certains préfèrent assurer leur immortalité par leur descendance, d’autres par leurs œuvres. Je préfère assurer la mienne en ne mourant pas », a écrit Woody Allen. 

Si l’abolition de notre condition mortelle est un vieux rêve, ce siècle voit pour la première fois des chercheurs, penseurs, simples quidams du monde entier espérer très sérieusement passer le cap du quatrième millénaire. De fait, de nombreuses technologies, telles la génétique, les cellules souches, la biologie synthétique ou la nanotechnologie nous permettent d’envisager un tel projet de manière rationnelle. Google vient même de lancer une filiale, Calico, qui se propose de lutter contre les maladies liées au vieillissement. Pour Laurent Alexandre, cofondateur de Doctissimo et auteur de La Mort de la mort (2011), « le premier être humain qui vivra mille ans est peut-être déjà né ».


Techniques contre 
le vieillissement


Soyons clairs : il n’existe aujourd’hui aucun moyen de supprimer le vieillissement et nous procurer une durée de vie, sinon infinie, du moins « indéfinie ». Ce résultat ne pourra être assuré que par des technologies encore à venir. Mais cette échéance se rapproche peut-être. Né aux États-Unis, mais se répandant doucement sur la surface du globe, le courant transhumaniste a fait de l’immortalité l’un de ses principaux objectifs (mais pas le seul). 

L’un des leaders les plus populaires du mouvement, Ray Kurzweil, envisage un programme en trois étapes. La première se résume à vivre le plus longtemps possible en adoptant une sévère discipline de vie basée sur nos connaissances et nos technologies actuelles, même si elles sont imparfaites par des moyens artisanaux. Le temps d’atteindre la seconde étape : l’avènement de nouvelles thérapies géniques capables d’éliminer le vieillissement. À terme, la troisième étape consisterait à remplacer nos organes par des équivalents cybernétiques afin de nous protéger de causes de mortalité extérieures, comme les accidents. 

Pour passer la première étape, R. Kurzweil conseille de faire de l’exercice, se livrer à la relaxation et la méditation pour éliminer notre stress, et surtout s’en tenir à un régime alimentaire très strict. 

De fait, l’alimentation fait partie des chevaux de bataille des champions de la lutte contre le vieillissement. Par exemple, nombreux sont ceux qui pratiquent la restriction calorique – qui revient à se nourrir très en deçà des seuils caloriques conseillés. Un tel régime, plutôt difficile à suivre, a porté ses fruits chez des animaux, comme les souris, en doublant la durée de vie des rongeurs soumis à l’expérience (chez les primates, et donc a fortiori chez les humains, les résultats sont beaucoup plus ambigus). D’autres, à l’instar du chercheur Michael Rose (qui a réussi en laboratoire, par un processus de sélection des œufs, à quadrupler la durée de vie d’une population de mouches), s’intéressent plutôt au régime « paléo », qui consiste à éliminer les céréales et les laitages de son assiette. 

Pour l’un des plus fameux évangélistes de la longévité accrue, Aubrey de Grey, le recours à ces régimes et compléments alimentaires sont largement inefficaces. Le corps est un système chaotique, non linéaire, et il est difficile de peser exactement les conséquences de nos actions et de nous assurer qu’elles auront des suites positives à long terme. Il conseille, pour sa part, une approche héritée de l’ingénierie, et non de la biologie (A. de Grey est informaticien de formation, pas médecin). À ses yeux, on ne peut prévenir les causes du vieillissement, mais on connaît les signes de son action, au nombre de sept selon lui, parmi lesquelles l’apparition de cellules cancéreuses, la mutation des mitochondries ou la formation d’amas dans les cellules. Et l’on pourrait bientôt remédier à ces symptômes séparément ; reste à appliquer les traitements ensemble. La solution qu’il préconise consiste à créer des espèces de « cures de jouvence » capables d’annuler les effets du vieillissement. Autrement dit, on continuerait de vieillir, mais en rajeunissant à intervalles réguliers. 


L’uploading, immortalité garantie ?


Ne pas vieillir, c’est bien mais peut on aller plus loin ? Pour certains transhumanistes, la clé se situerait au-delà des transformations corporelles ou même cybernétiques. Il s’agirait de télécharger le contenu de notre cerveau au sein d’un ordinateur. À noter que cette idée, apparemment délirante, est partagée par des chercheurs reconnus comme Marvin Minsky, l’un des pères de l’intelligence artificielle, ou Hans Moravec, professeur de robotique à Carnegie Mellon 

La théorie est la suivante : notre esprit est une production émergente de l’interaction entre les neurones. Si nous pouvons cartographier ces interactions, et les reproduire sur un autre support, nous aurons effectué une « copie de sauvegarde » de notre personnalité. Reste alors à placer cette copie dans un nouveau corps, artificiel ou même virtuel, pour ressusciter l’individu ainsi préservé. 

Accomplir un tel enregistrement et a fortiori une telle simulation est encore hors de portée, et de loin, de la science. Mais il va sans dire que les adeptes de l’uploading suivent avec un grand intérêt les deux grands projets actuellement en cours sur le cerveau, la Brain Initiative américaine et le Human Brain Project, qui se poursuit à l’université de Lausanne. Si le groupe américain entreprend une recherche tous azimuts en neurosciences, les Européens se concentrent, eux, sur la création d’une simulation informatique du cerveau humain. Ce qui constituerait bien évidemment une étape fondamentale vers la réalisation de l’uploading. 


Reconstruction de la personnalité


Concédant que l’uploading ne pourra être réalisé avant fort longtemps, d’aucuns envisagent une technique plus artisanale, la « reconstruction de la personnalité ». Parmi les défenseurs de ce point de vue, on trouve William Bainbridge, qui est connu pour avoir créé, en compagnie de Mihail Rocco, l’acronyme NBIC (pour bio-informatique-cognition), dans un rapport soumis à la National Science Foundation en 2001. 

L’idée de la reconstruction de la personnalité est la suivante. On commence par réunir le maximum de données concernant un individu. À l’heure actuelle, il est possible d’enregistrer une vaste proportion de notre vie de manière numérique, et d’ici quelques années, il ne sera pas inenvisageable de posséder des enregistrements vidéo de notre existence entière. On pourra ainsi élaborer une intelligence artificielle dotée d’une personnalité ressemblant à celle que l’on souhaite restituer. La méthodologie consisterait à soumettre le sujet à une série de questionnaires et de tests, et bien sûr d’analyser son comportement grâce aux enregistrements disponibles. On grefferait ensuite cet ensemble de « souvenirs » sur la personnalité artificielle ainsi obtenue, et cela donnerait, selon W. Bainbridge et ses amis, une intelligence artificielle reproduisant à peu près la personnalité d’origine et constituant ainsi une espèce de « résurrection ». 

Le problème des transhumanistes est qu’ils avancent en ordre dispersé. Nous n’avons pas affaire à des groupes activistes clairs, mais plutôt à des nébuleuses idéologiques mal définies et divisées entre elles. Ainsi, d’aucuns pensent qu’une intelligence artificielle va naître et nous sauver tous, tandis que d’autres ricanent à cette idée. Les uns ne jurent que sur la cryonique (encadré ci-contre), les autres y voient une superstition pseudoscientifique. Beaucoup sont athées, mais on trouve des déistes (comme l’astrophysicien Frank Tipler), des bouddhistes, des néopaïens, et il existe même une association transhumaniste mormone. Au plan politique, on rencontre des libertariens anarcho-capitalistes forcenés, mais autant appartiennent à la gauche, voire à l’extrême-gauche. Même sur des sujets aussi techniques que la propriété intellectuelle, les clivages persistent entre artisans de « l’open source » ou du logiciel libre et ceux qui, au contraire, professent que la science n’avance pas sans brevets. 

De l’autre côté, la critique n’est guère plus homogène. On peut adresser au transhumanisme des objections politiques, économiques, métaphysiques ou religieuses. Un écologiste convaincu et un catholique pratiquant se retrouveront pour critiquer l’omniprésence de la technologie et l’idée d’une longévité fortement accrue. Ils ne s’opposeront pas moins sur la plupart des autres sujets. 


Les forces en présence


Pour essayer de mettre de l’ordre, James Hughes (qui dirigea un temps la World Transhumanist Association avant de s’éloigner de ce mouvement ; il s’occupe aujourd’hui du think tank IEET, Institute for Ethics and Technology) a créé un modèle : celui des trois axes politiques. Traditionnellement, l’analyse politique ne tient compte que de deux axes, l ‘économique et le sociétal. L’axe économique va de l’hyperlibéral ou libertarien au communiste. L’axe sociétal va de l’extrême tolérance au conservatisme exacerbé. Ainsi, la plupart des membres de la droite traditionnelle sont libéraux au plan économique mais conservateurs sur les questions de morale. La configuration de la gauche est inverse. À cela s’ajoutent des groupes plus marginaux qui se situent différemment, par exemple les libertariens (libéraux économiques, moralement tolérants) ou les communistes traditionnels à la Jeannette Vermerch (dirigistes économiquement, conservateurs moralement). 

J. Hughes propose de rajouter une troisième dimension, l’axe « biopolitique ». Ce dernier permet de cartographier les positions qui vont du « bioluddisme » (totale opposition aux transformations biologiques) au transhumanisme jusqu’au-boutiste (reconfiguration complète de la nature humaine voire de la biologie dans son ensemble). Selon lui, cette troisième dimension révèle des proximités et des oppositions d’un nouveau style. Cela permet de comprendre, par exemple, qu’un Benoît XVI rejoint un laïc comme Jürgen Habermas dans sa critique de la mise en cause de la nature humaine. Ou qu’un Francis Fukuyama, plutôt libéral économiquement, se retrouve proche des écologistes profonds dans ses positions sur la « fin de l’homme ».

Les religions, pourrait-on penser, sont globalement opposées à cette extension indéfinie de la vie. De fait, une grande partie de la pensée du précédent pape, Benoît XVI, se basait sur une argumentation antitranshumaniste. Les technologies de manipulation du vivant, expliquait-il, abolissent les limites de la nature humaine et mettent en cause notre identité. Du reste, au printemps 2013, les partisans de la « manif pour tous » reprenaient souvent cette thématique, affirmant ainsi que la perte de la « filiation » annonçait le commencement d’une perte progressive de notre humanité. 


« La mort est absurde »

Mais on ne saurait être si catégorique pour les autres religions. L’islam ne s’est guère prononcé sur le sujet. Quant au judaïsme, il n’a pas non plus de position officielle là-dessus. Dans son livre The Long Tomorrow, M. Rose raconte sa surprise à l’écoute du discours d’un rabbin sur l’extension de la vie : « Le judaïsme identifie Dieu et la vie, a expliqué ce dernier. La mort n’a aucun caractère de rédemption. La mort est absurde. La mort est mon ennemi. » Et de terminer son intervention en exprimant son soutien aux recherches sur l’extension de la durée de vie. Côté bouddhiste, peu de réactions sur le sujet de la part des « orientaux », mais on notera une forte connexion entre philosophie bouddhique et transhumanisme chez certains adeptes occidentaux. J. Hughes, déjà mentionné, et Michael LaTorra, deux activistes proches du transhumanisme, sont tous deux des bouddhistes pratiquants adeptes de la méditation, et ils ne sont pas les seuls.

Ceci dit, les interrogations économiques sont sans doute les plus inquiétantes. Cette immortalité sera-t-elle réservée aux riches ? Il est probable que si demain apparaissent des remèdes contre le vieillissement, on les trouvera plus facilement à Los Angeles, Tokyo ou Paris, qu’à Lagos ou dans la campagne indienne. Et quid de la surpopulation et de l’épuisement des ressources ? Ces questions ne peuvent manquer de se poser. Certes, plus un pays est développé et plus ses habitants vivent longtemps, moins sa population tend à s’élever. Mais on ne parle plus là d’une longévité accrue de quelques trimestres, voire quelques années, mais de 150, 200 ou 300 ans ! Rien ne dit que cette statistique tiendra encore le coup, surtout si on est capable de faire des bébés tous les 30 ou 40 ans. On pourrait ainsi avoir 5 ou 6 « enfants uniques »…

De surcroît, « surpopulation » ne doit pas s’entendre au sens littéral. Aujourd’hui, 20 % de la population mondiale utilise 80 % des ressources terrestres. Si l’on choisit comme critère une vie assez confortable, à l’européenne, nous sommes déjà en surpopulation. 

Une abolition du vieillissement, si jamais elle arrive un jour, ne pourra pas fonctionner de manière viable sans que l’on s’assure, d’une manière ou d’une autre, un accès relativement égalitaire au partage des ressources. Peut-être aussi faudra-t-il partir en quête de nouvelles richesses et de nouveaux espaces. Il est intéressant de noter que les premiers mouvements « transhumanistes », nés dans les années 1970, se sont formés autour de groupes comme la « L5 Society » qui envisageait la colonisation civile de l’espace, moins sous la forme d’une installation sur les planètes du système solaire que par la mise en place de « cités spatiales » dans la haute orbite terrestre. À cette époque, la question de la longévité était inextricablement liée à celle de l’espace. Cette connexion a disparu avec les années et c’est peut-être une erreur… Bizarrement, il semble désormais beaucoup plus facile d’abolir notre condition mortelle que de réaliser une base sur la lune. Les actuelles avancées dans le secteur de l’espace privé, avec des entreprises comme Virgin Galactic ou SpaceX, relanceront-elles les espoirs dans ce domaine ?

La vie éternelle, quête éternelle

Historiquement, l’alchimie reste le mouvement le plus remarquable
à s’intéresser à l’abolition de la mortalité. Celle-ci se divise en trois branches qui présentent de fortes similitudes : l’occidentale, la chinoise et l’indienne. 

• L’alchimie occidentale se fixe surtout sur la pierre philosophale et la transmutation des éléments. L’un de ses buts est la fabrication d’un élixir de longue vie, dérivé de la Pierre, qui permette de conserver éternellement sa jeunesse. Du reste, les légendes abondent d’alchimistes ayant atteint l’immortalité comme Nicolas Flamel (un mythe qui constitue d’ailleurs la trame du premier volume des aventures de Harry Potter). 

• L’alchimie indienne est très proche dans ses buts de son équivalent occidental, se concentrant tant sur la transmutation des métaux que sur les applications médicales et la recherche de la longévité.

• Ce sont les Chinois qui ont le plus insisté sur la quête de l’immortalité physique. Ils divisent l’alchimie en deux branches. La première est externe, et cherche la mise au point d’un élixir de longue vie à l’aide de procédés chimiques. À noter que de nombreux alchimistes chinois ingéraient à cette fin des dérivés du cinabre (mercure). Ce qui n’est peut-être pas la voie royale vers l’immortalité, puisqu’il s’agit d’un poison mortel… L’autre méthode est l’alchimie interne, qui transpose les procédés alchimiques sur le plan de l’imagination : le corps devient le laboratoire de l’alchimiste, qui effectue ses opérations à l’aide de visualisations, de techniques respiratoires et de méditation. Déjà moins dangereux. S’il est douteux que cette technique ait permis à quiconque d’accéder à l’immortalité, les principes alchimiques ont fortement influencé des pratiques comme celle du qigong, qui ont au moins le mérite de réduire notre stress et de nous maintenir en forme jusqu’à un âge avancé !
Rémi Sussan

La cryogénie va t-elle ressusciter les morts ?

Même les plus optimistes doutent que l’immortalité soit accessible dans les toutes prochaines années. Et si c’est le cas, elle ne concernera probablement pas notre génération. Quel espoir nous reste-t-il ? Depuis les années 1960, certains défendent l’idée de la « cryonique » (en anglais cryonics). Il suffirait, selon eux, de conserver le corps dans une solution glacée, à base d’azote liquide, juste après la mort. Cela permettrait de maintenir celui-ci en stase, sans dégradation, et notamment le cerveau. Avec l’espoir que, dans un avenir proche ou lointain, la science le ressuscitera. Du reste, le prix d’une congélation du corps entier étant assez élevé, les groupes cryoniques proposent également une option de « neurosuspension » : la congélation de la tête seule. Par la suite, si les précieuses connections cérébrales sont préservées, peut-être pourra-t-on se livrer à l’uploading.

Après tout, pourquoi pas ? Pendant longtemps, le signal de la mort a été l’arrêt cardiaque. Aujourd’hui, on « ressuscite » des patients quotidiennement. En réalité, la définition de la mort a changé : elle se signale aujourd’hui par un électro-encéphalogramme plat. Peut-être un jour la mort sera-t-elle signalée par la destruction des connexions synaptiques. 

Ne comptons pas sur les cryonistes pour ressusciter les morts. Ce n’est pas leur propos. Leur seul objectif est de les conserver dans le meilleur état possible en vue d’une éventuelle résurrection. Sur ce plan, cette technologie fonctionne-t-elle ? 

En fait elle se heurte à plusieurs problèmes. Le premier est celui du temps de congélation. Si on souhaite que le cerveau reste le plus intact possible, il faut le « congeler » très vite. Or, une telle opération prend du temps, et les premières lésions cérébrales ne tardent pas à apparaître. 

Second obstacle, l’action même de congélation détruit les cellules nerveuses ! Les cristaux de glace leur sont en effet extrêmement nuisibles. 

Les adeptes de la cryonie sont conscients de ces écueils. Pour essayer de les minimiser, ils envoient de l’oxygène régulièrement dans le cerveau pendant la cryogénisation, afin de prévenir les lésions, et ils emploient des produits chimiques, des cryoprotectants, pour limiter l’action dévastatrice de la glace. Mais il s’agit avant tout de bricolage, et il semble bien qu’avec les technologies actuelles, les cerveaux ainsi conservés se trouvent endommagés.
Rémi Sussan

Rémi Sussan

Journaliste spécialiste des NBIC (nanotechnologies, biochimie, informatique et cognition), il a récemment publié 
Frontière grise. Nouveaux savoirs, nouvelles croyances et stupidités sur le cerveau, François Bourin, 2013.

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