mercredi 29 octobre 2014

Made in Monde & Making in America

Made in Monde: voici ce que nous pourrions lire sur les poupées du futur. Elles auront été dessinées aux États-Unis; leurs cheveux, confectionnés au Japon; leurs vêtements, conçus en France; le mini-ordinateur qui leur donnera la parole, programmé en Inde; leur corps en vynil, moulé à Taiwan à partir d'éthylène dérivé du pétrole saoudien; et le tout, assemblé en Chine. Cette nouvelle géographie, nous la redoutons. Nous lui associons la course aux bas salaires, les délocalisations, le chômage... On nous explique par ailleurs que la mondialisation ne nous laissera pas le choix, qu'il faudra nous aligner sur un modèle unique, sous peine de disparaître. Rien n'est plus contestable. C'est ce que démontre ici Suzanne Berger. Au terme d'un périple de cinq années en Amérique, en Europe et en Asie, et d'enquêtes conduites auprès de 500 entreprises, ses conclusions bousculent les représentations les mieux installées: la seule course aux bas salaires est une stratégie perdante; les délocalisations peuvent conduire au succès, mais d'autres succès empruntent des chemins plus classiques et tout aussi innovants; les frontières s'estompent, mais les héritages nationaux continuent de jouer... Oui, l'économie se mondialise. Non, elle ne nous vole pas notre liberté. 





http://www.libreafrique.org/Martin-Revue-Berger-Mondialisation

http://www.libe.ma/L-ouvrage-Made-in-Monde-de-Suzanne-Berger-se-rappelle-a-notre-bon-souvenir-Comment-fonctionne-la-mondialisation_a20381.html


Comment (re)produire aux États-Unis : leçons pour la France



Par  - Publié le
Thibaut de Jaegher
© Pascal Guittet - L'Usine Nouvelle
    L’auteur de Made in Monde, Suzanne Berger, vient de publier un ouvrage majeur dans le combat que mènent les pays occidentaux pour réindustrialiser leur territoire. Dans "Making in America", elle démontre, en s’appuyant sur le vécu des entreprises, comment il est possible de reconstruire un tissu industriel. Une leçon venue d’Amérique qui vaut pour la France.
Imaginez que la plus grande école technologique de France se saisisse du sujet de l’industrie. Imaginez qu’elle confie au plus emblématique de ses professeurs, de renommée mondiale, une mission pour comprendre ce qui fait qu’une usine ou une entreprise prospère dans notre pays. Imaginez que cette personnalité regroupe autour d’elle des scientifiques de toutes origines : biologie, sciences politiques, sciences sociales, engineering, aéronautique, économie ou entrepreneuriat. Imaginez ensuite que cette "task-force" mène pendant un an un travail de fonds sur le terrain en interrogeant près de 250 industriels pour comprendre les facteurs clés de succès de leurs entreprises, ceux qui font qu’ils résistent encore et toujours à la concurrence internationale. Imaginez tout cela et vous vous plongerez avec plaisir dans la lecture de "Making in America", le dernier ouvrage de Suzanne Berger, professeur au Massachussets Institute of Technology.
255 cas d'entreprises

Bien sûr, il n’y ait pas question de la France mais des États-Unis. Bien sûr, c’est un ouvrage écrit à l’américaine, comprendre : qui martèle ses messages clés à chaque page. Il n’empêche ! Sa lecture se révèle utile, son analyse pertinente et ses conclusions valables aussi pour la question industrielle française. Resituons l’intention. Le MIT a une "tradition" en matière de recherche sur le "manufacturing". Dans les années 1980, c’est de cette université technologique qu’est sorti le concept de Lean Manufacturing (en analysant les forces du modèle Toyota). Il est donc normal, à l’heure où Barack Obama ne cesse de promouvoir le retour de l’industrie, qu’elle contribue à cette ambition en créant la "MIT Task force on production and innovation". Autour de Suzanne Berger, une vingtaine de spécialistes, tous issus du MIT, se sont focalisés sur un sujet : comment reconstruire un tissu industriel capable de soutenir durablement une économie de l’innovation. Pour y répondre, la task-force a interviewé 255 entreprises afin de comprendre comment ils réussissaient à maintenir une importante partie de leurs activités aux États-Unis. Entretien après entretien, ils ont questionné ces dirigeants : "quand vous avez une nouvelle idée, comment l’amenez-vous jusqu’au marché ?".
Les leçons de ce travail, mené pendant deux ans essentiellement aux États-Unis, en Chine et en Allemagne, montrent clairement le rôle clé des usines dans la mise sur le marché des produits. Plus exactement il prouve que le lien fort entre R&D et production est le facteur clé de succès pour espérer maintenir durablement l’outil industriel sur un territoire. Et cela qu’elle que soit la catégorie d’entreprises "auditées" : start-up, ETI, grandes entreprises, américaines ou non. Au passage, Suzanne Berger brise le cou à une idée reçue : quand une usine ferme, ce que l’on perd, ce n’est pas tant des compétences acquises que des compétences futures. Autrement dit, ce qui disparaît avec un site de production, c’est un savoir en devenir qui ne peut se créer qu’au pied des lignes de production dans une interaction forte avec les labos.
NE PLUS PENSER CLUSTER
Au-delà de cette règle d’or, que L’Usine Nouvelle constate chaque année avec les lauréats de son trophée des meilleures usines, l’équipe du MIT propose aussi de rompre avec l’idée de cluster. La spécialisation d’un tissu industriel donné sur un champ de compétences a fait ses preuves dans plusieurs endroits du globe mais il ne correspond pas aux besoins de nombreux territoires. Ce que prône la task-force, c’est de mettre en place des écosystèmes industriels regroupant :
  • des entreprises exerçant des métiers très différents dans des secteurs très différents
  • des plateformes de technologies génériques, utiles à tous et accessibles pour tous
  • un organisme de coordination, privé (un donneur d’ordre local) ou public (une agence de développement ou une université) chargé de faire circuler l’information, d’animer l’écosystème
C’est finalement la bonne nouvelle de cet ouvrage. Pour réindustrialiser un territoire, il ne faut pas se perdre dans de grands desseins, envisager de réforme fiscale ou sociale (même si elles ont un intérêt). Non, le sujet de la relance de la production, aux États-Unis comme en France, est à la fois beaucoup plus simple et complexe à la fois : il se joue au niveau de chaque territoire par la mise en commun de compétences locales (notamment des entreprises et des universités) et par la structuration d’un réseau aux multiples compétences. "Même dans un monde de Big data et de messagerie instantanée, les gains provenant de co-implantation n’ont pas disparu", affirme Suzanne Berger dans son introduction. Si l’on pousse un peu plus loin le raisonnement, on peut même affirmer que la proximité est en passe de devenir un avantage compétitif majeur.
Thibaut De Jaegher


Suzanne Berger, née en 1939, est une historienne et politologue américaine. Professeur de sciences politiques au Massachusetts Institute of Technology de Cambridge (États-Unis), elle est spécialiste de la France et de la mondialisation. Elle y notamment consacré plusieurs ouvrages ainsi qu'aux délocalisations. Elle est en particulier célèbre pour Notre Première Mondialisation: Leçons d’un échec oublié, livre paru en 2003, et Made in monde, paru en 2006.
Elle montre en particulier dans Made in monde, en s'appuyant sur l'analyse approfondie de cinq cent entreprises à travers le monde, combien les stratégies des entreprises sont diverses et comment, contrairement aux idées reçues antimondialistes, les délocalisations ne sont qu'une part extrêmement mineure des stratégies mises en place avec la mondialisation.
Elle est membre de l'académie américaine des arts et des sciences et a été cooptée comme administrateur indépendant de BNP Paribas en 2007[1].

Citations

  • « Ni l'Europe, ni les Etats-Unis n’ont à redouter un mouvement massif de délocalisations »[2]
  • « Le problème de l’emploi est bien réel en France et dans d’autres pays développés, mais il ne vient pas tant des délocalisations que du manque de créations d’emplois. »[2]
  • « Même dans des industries slow-tech comme le textile/prêt-à-porter, le coût du travail n’est qu’un facteur parmi d’autres du coût total lié à une délocalisation : transport, matériaux, capital, mais aussi incertitude quant à l’infrastructure sur place, corruption des autorités publiques, arbitraire politique, etc. sont autant de questions à se poser avant de délocaliser. Pour les entreprises que nous avons étudiées, tous ces facteurs jouent un rôle beaucoup plus important que le seul coût du travail. »[2]

Œuvres

  • 1972, Peasants Against Politics: Rural Organization in Brittany, 1911-1967. Cambridge, Massachusetts: Harvard University Press
    • Traduit en français avec le chapitre supplémentaire: Les Paysans contre la politique, en 1975, Paris: Seuil
  • The French Political System. New York: Random House, 1974. Also in S. Beer and A. Ulam (dir.), Patterns of Government. New York: Random House, 1972.
  • The Utilization of the Social Sciences in Policy Making in the United States(direction et préface). Paris: OCDE, 1980.
  • Dualism and Discontinuity in Industrial Societies (co-écrit avec Michael Piore). New York: Cambridge University Press, 1980. Traduction italienne: Dualismo economico e politica nelle società industriali. Bologna: Il Mulino, 1982.
  • Organizing Interests in Western Europe (editor, with introductory chapter and one other chapter). New York: Cambridge University Press, 1981. Traduction italienne: L’organizzazione degli interessi nell’Europa occidentale. Bologna: Il Mulino, 1983. Traduction espagnole : La organización de los grupos de interés en Europa Occidental. Madrid: Ministerio de Trabajo y Seguiridad Social, 1988.
  • Religion and Politics in Western Europe (direction et préface). London: Frank Cass, 1982.
  • Made in America: Regaining the Productive Edge, (co-auteur). Cambridge, MA, MIT Press, 1989. National Diversity and Global Capitalism (with Ronald Dore), editor, with chapter. Ithaca: Cornell University Press, 1996. Published in Italian as Differenze nazionali e capitalismo globale (Bologna: Il Mulino, 1998) with new introduction.
  • Made By Hong Kong (avec Richard Lester), Hong Kong: Oxford University Press, 1997.
  • Notre Première Mondialisation: Leçons d’un échec oublié, Paris: Seuil, 2003, ISBN 2020579219
  • Global Taiwan (direction avec Richard K. Lester), M.E. Sharpe, 2005
  • How We Compete: What Companies Around the World Are Doing to Make It in the Global Economy. New York: Doubleday,2005.
    • Version française avec une nouvelle préface : Made in Monde (Paris, Seuil, 2006), ISBN 2020852969. Traductions japonaise et espagnole en cours

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