jeudi 30 janvier 2014

Critiquer la technologie aujourd’hui


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Image : quelques heures avant d’être à Paris, Morozov intervenait sur la scène de la DLD conference à Munich (voir la vidéo de son intervention), via DLD Conference.
Ce spécialiste des questions internationales a commencé en s’avouant de plus en plus sceptique sur le langage, l’usage des mots et les valeurs qu’ils impliquent. La culture numérique aujourd’hui, a-t-il expliqué, se définit par deux tendances : tout d’abord, la faculté que nous avons d’introduire des capteurs n’importe où, pour une somme modique. Ensuite, notre capacité d’interconnecter tous les objets : “l’internet des objets”, la “smart home”, la “smart city” résultent entièrement de ces deux tendances technologiques.
140109121506-smart-toothbrush-story-topL’une des principales conséquences est la possibilité d’influer sur le comportement des gens de manière discrète mais insistante. Comme exemple d’objet doté d’un capteur et interconnecté, Morozov a cité une brosse à dents “intelligente” qui évalue si vous vous lavez suffisamment les dents et peut transmettre ses résultats à votre réseau social, votre dentiste, et donc un jour peut-être, souligne Morozov, à une compagnie d’assurance.
Autre objet mentionné, une fourchette “smart” qui analyse la vitesse à laquelle vous mangez et se met à vibrer si vous vous y prenez trop rapidement. Morozov a aussi signalé un parapluie muni d’une lampe bleue, connectée au service météo et susceptible de vous avertir à l’aide de sa petite lumière qu’il va pleuvoir, vous encourageant ainsi à l’emporter avant de sortir !
Les deux questions fondamentales que posent ces exemples, explique Morozov, sont de savoir comment nous allons payer pour ces objets, et comment nous allons être tentés de résoudre les grands problèmes sociaux en recourant à ces artefacts.

Tout devient transaction commerciale

Payer par ses données personnelles est évidemment le moyen le plus populaire. La façon dont Google rentabilise Gmail en scannant nos courriels est aujourd’hui bien connue. Ce n’est que le premier exemple de ce modèle économique. Aujourd’hui, rappelle Morozov, Amazon propose d’acheter des Kindle moins cher à condition d’accepter les publicités (personnalisées bien entendu). Tout objet domestique susceptible d’être connecté pourra donc un jour devenir gratuit. On peut même envisager une rémunération pour les gestes qu’on effectue : la moindre de nos actions ayant une valeur marchande. Se lever pour prendre du lait dans le frigo pourrait ainsi donner naissance à une transaction commerciale.
L’infrastructure pour réaliser ce genre d’échanges existe déjà. Les différentes institutions, grosses sociétés, etc., devraient trouver de nombreux moyens de rentabiliser ces données et proposer du sur-mesure à leurs clients. Des compagnies d’assurance (toujours elles) pourront ainsi observer la manière dont vous conduisez et adapter leurs polices en conséquence. Même la génomique personnelle, qui ne fournit pas d’informations très sensibles à l’heure actuelle, peut devenir intéressante si on la croise avec d’autres données.
Qu’adviendra-t-il de ceux qui refuseront de cette surveillance ? Forcément, ils auront quelque chose à cacher ; par exemple, s’ils interdisent à leur compagnie d’assurances d’examiner leur conduite, c’est probablement parce qu’il s’agit de chauffards. Ils devront donc payer plus…
Le gros problème continue Morozov, c’est que nous ne prenons pas assez au sérieux les entreprises du numérique. Dans 10 ans, affirme-t-il, Google et Amazon proposeront de nouveaux services d’un genre très différent : elles s’attaqueront au secteur bancaire et celui de l’assurance, et alors leur “intrusion” nous paraitra beaucoup plus inquiétante. “Si on vous proposait aujourd’hui d’avoir dans votre chambre un capteur installé par JP Morgan, vous diriez non !” a ironisé Morozov. C’est pourtant à cela que nous nous préparons.

Des implications politiques

Mais ces techniques ne servent pas seulement à faire de l’argent. Elles impliquent aussi un projet politique, puisqu’elles permettent de reporter les responsabilités sur les citoyens, et d’en débarrasser la collectivité et l’État. Puisque c’est à chacun d’entre nous de changer son comportement sous l’influence directe des entreprises, à quoi bon bâtir des infrastructures ou voter des lois pour lutter contre des phénomènes comme l’obésité, le tabagisme, l’insécurité routière, etc. Naturellement, on néglige de traiter au passage les problèmes structurels à l’origine d’attitudes “indésirables”.
De fait, ces nouveaux acteurs prennent des décisions qu’on peut qualifier de “politiques”, sans même consulter le public. Lorsque Google Now se montre capable de mesurer combien de kilomètres vous parcourez chaque jour grâce aux capteurs des smartphones Androïd, il met de lui-même en place une action contre l’obésité, sans en référer aux pouvoirs publics : il s’agit d’une décision unilatérale de la part de cette entreprise.
En fait, tout cela va dans le sens de la doctrine du Nudge recommandée par Thaler et Sunstein, et qui intéresse de plus en plus en plus les gouvernements anglo-saxons ces temps-ci : rappelons que Cass Sunstein a été à la tête de l’Autorité des régulations de l’État américain jusqu’en 2012, et le premier ministre britannique, David Cameron, s’est appuyé sur une “Nudge Unit” pour résoudre certains problèmes de santé ou d’économie d’énergie.
Comment faire pour résister à cette captation ? De toute évidence, il faut introduire un processus éthique dans l’échange de données. Cela ne pourra pas se faire, affirme Morozov, par de simples changements de lois, comme le souhaitent les juristes spécialistes du numérique, ou par le développement de nouveaux outils, comme le désirent les hackers. Ces derniers se trompent dans leur analyse pour deux raisons : tout d’abord parce qu’ils ne comprennent pas que nombre d’entre nous peuvent céder à la tentation de confier certaines de leurs données personnelles en échange de services ou de biens. Ensuite parce que les hackers, avec leur discours sur la liberté absolue de l’information partagent les mêmes valeurs que les compagnies prédatrices qu’ils combattent. En lieu et place de ce genre de méthodes limitées, Morozov souhaite revenir au politique. Il appelle de ses voeux une véritable prise de conscience sociale et l’instauration d’un débat : “la discussion est préférable à la data”, a-t-il affirmé.
Mais l’espoir de cette prise de conscience n’est-il pas contredit par son diagnostic, puisque de son propre aveu, la plupart d’entre nous se montrent tout à fait prêts à céder leurs données ?
Rémi Sussan

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