dimanche 19 janvier 2014

Le magicien et le barbare

Oublier Darwin

« L’homme qui est né de la femme n’a que peu de temps à vivre et il est rassasié de misère. »
Livre de Job
Le-temps-des-magiciens 

Le barbare est celui qui vit hors de l’empire. Il ne connaît pas les lois de l’empire et ne les respecte donc pas.

Quel est cet empire d’Homo sapiens, cette civilisation dont on fait tant de cas ?

Dans le monde d’Homo sapiens, la vie est dure. La faim, les prédateurs, les maladies, la souffrance physique et les ennemis menacent. On a peu de chances de mourir dans son lit au bout de son âge.
Pour s’extraire de cette condition dramatique, l’homme a été un combattant, un lutteur et un travailleur. Il lutte pour échapper aux prédateurs avec le feu et les armes – en Europe, il occupe la même niche écologique que le loup et c’est le loup qui doit lui laisser la place. Il lutte et travaille pour ne pas avoir faim en passant de la chasse à l’agriculture et à l’élevage. Il lutte contre la maladie avec la médecine, qui connaît des succès incroyables. Il lutte contre la souffrance physique et la souffrance morale. Il lutte contre ses ennemis avec des armées organisées.
L’homme est devenu homme quand il s’est extrait de l’ordre naturel, quand il s’est occupé des malades plutôt que de les abandonner, quand il a soigné et nourri ses parents parce qu’il ne voulait pas qu’ils meurent.

L’ordre du monde tel que le décrit Darwin est la survie du plus apte, du plus fort. Il s’agit d’un monde dur, impitoyable, qui prodigue souffrance et misère. L’homme n’a cessé de lutter contre cet ordre du monde, d’y insérer une autre loi, celle de la compassion, de l’amour, de la réduction de la souffrance. Avec des succès, insuffisants bien sûr, mais néanmoins des succès. Il y a toujours de la misère, des guerres inutiles (pléonasme), des maladies… Mais notre soumission à ces lois éprouvantes est tout de même réduite.

L’homme est certes un lutteur, mais ses victoires ne l’émerveillent pas. Il en voit constamment les limites et les imperfections.

Pas de quoi pavoiser ni savourer les limbes capiteux de la béatitude.

La technique ne nous procure que des victoires limitées et temporaires sur la souffrance ; si limitées et si temporaires que cette technique est sans cesse mise en accusation pour ses dangers présupposés ; si limitées et si temporaires que nous sommes surtout sensibles à ses défaites.
Ainsi apprend-on qu’au début de l’épidémie de grippe A, 79 % des Français ne veulent pas se faire vacciner. Le retournement par rapport aux époques précédentes est spectaculaire, puisque l’on craint davantage le vaccin que la maladie. L’homme a renoncé à lutter (ou plutôt il préfère lutter contre l’État que contre le virus), et ce renoncement pourrait un jour lui coûter une ravageuse épidémie. La technique a ouvert une nouvelle dimension dans laquelle la loi naturelle de la souffrance et de la lutte ne s’applique pas. L’homme a renoncé à lutter quand il a perdu le sens du tragique et de la dureté du monde. Dès que l’épidémie de grippe A a commencé à tuer, l’opinion s’est retournée et l’on a vacciné en masse.
Il s’agit bien d’oublier Darwin car, au sens darwinien de la survie de l’espèce, le succès de l’espèce humaine est spectaculaire. Ce succès est même devenu menace : il y a trop d’hommes pour cette Terre. Est-ce croyable ?

Du lettré inquiet à l’illettré émerveillé

Cet homme technicien qui a façonné le monde ces derniers siècles avait deux caractéristiques : il était plutôt cultivé puisque c’est dans la dimension culturelle que le monde se développait ; et il était assez peu heureux à force de vigilance, d’inquiétude, de frustration devant ses échecs. La culture crée une tension frustrante entre l’immensité de ce que je peux penser, élaborer, désirer et la plate quotidienneté de ce que je vis. Fontenelle le remarquait déjà quand il écrivait : « Si nous habitions la Lune, nous imaginerions-nous bien qu’il y eût ici-bas cette espèce bizarre de créatures que l’on appelle le genre humain ? Pourrions-nous bien nous figurer quelque chose qui eût des passions si folles, et des réflexions si sages ; une durée si courte et des vues si longues, tant de science sur des choses presque inutiles, et tant d’ignorance sur les plus importantes ; tant d’ardeur pour la liberté, et tant d’inclination à la servitude ; une si forte envie d’être heureux, et une si grande incapacité de l’être. »[1]
Ni le vaccin, ni l’automobile, ni le téléphone portable ne donnent une réponse claire et acceptable à la question philosophique du bonheur. C’est du moins ce qu’ont dit et pensé des générations de lettrés inquiets qui tenaient la difficulté d’être heureux pour une compagne certes un peu pénible mais avec laquelle le lien est indissoluble, une tumeur gênante mais non opérable et finalement bénigne. Des générations de lettrés inquiets qui, dans la lignée de Montaigne, regardaient la question du bien vivre, du « vivre à propos » comme un sujet philosophique et toujours irrésolu.
Mais voici que se lèvent des générations d’un tout autre calibre, des générations émerveillées par les prouesses technologiques. Des générations qui mettent leur bonheur dans leur iPhone – ou plutôt des générations d’iPhone qui mettent le bonheur chez leurs utilisateurs. Pourquoi pas ?
Si vous demandez au nouveau possesseur d’un iPhone comment s’est passée sa soirée, il vous répond que le GPS de l’iPhone lui a permis d’y aller sans se tromper. Si vous lui demandez s’il a aimé le restaurant, il vous explique qu’il a réservé avec l’iPhone. Si vous lui demandez comment va sa petite amie, il va voir sur facebook. Si vous lui demandez comment il va, il ne répond pas, il est en train de répondre à un e-mail reçu sur l’iPhone.
Et il est émerveillé, cela fait plaisir à voir. Il semble qu’il n’y ait rien d’autre dans sa vie. L’iPhone suffit à son bonheur. Dans quelques mois, une nouvelle innovation viendra derechef solliciter sa capacité d’émerveillement.
Et qu’en est-il de l’élève qui a un professeur d’anglais à la page. Le professeur emmène les élèves dans la salle d’informatique et leur annonce que le cours consistera à faire un exercice sur Internet. Il n’y a pas un ordinateur par élève, mais peu importe. Le professeur donne le lien. Le téléchargement fonctionne mal. Les élèves passent donc leur temps à faire de l’informatique plutôt que de l’anglais. Enfin, « faire de l’informatique » est une expression un peu trop valorisante, il s’agit plutôt d’attendre bêtement devant un écran rétif et d’essayer de pianoter au hasard de temps en temps. Modérément éducatif. Et quand Internet veut bien fonctionner, les élèves ouvrent une fenêtre sur leur écran avec un jeu et basculent sur le devoir d’anglais quand le professeur s’approche. Bref, ils jouent tranquillement. Ainsi va la vie. Avec un professeur qui veut utiliser les moyens les plus récents de la technologie, les élèves passent leur temps à attendre ou à jouer.
Ils sortent du cours émerveillés.
Et s’en vont vers d’autres émerveillements, comme la vidéo amusante déposée par un copain sur Facebook.
Des émerveillés permanents.
Certes, ils sont illettrés, puisqu’ils partagent leur vie avec des écrans. La complexité des choses, la profondeur des interrogations, ils ne les découvrent pas dans les livres. L’inquiétude du lettré, ce n’est pas leur truc. La plate quotidienneté de la vie qui vient faire contrepoint au voyage de la culture n’est pas leur fort. Dans le monde de la technologie, point de monotonie mais au contraire une ouverture permanente sur le monde et sa diversité. Quant au voyage de la culture dans la profondeur et la complexité, il est clair qu’on en parlera une autre fois.
Un contrepoint culturel à la quotidienneté de la vie ? Ce n’est pas sur Wikipédia, ce truc-là.
Leur capacité d’émerveillement fait plaisir à voir en ce qu’elle donne un accès presque immédiat au bonheur, même si elle paraîtra naïve pour qui considère que le bonheur ne saurait être immédiat.

L’émerveillement et l’étonnement

« Les jeunes d’aujourd’hui aiment le luxe, ils sont mal élevés, méprisent l’autorité, n’ont aucun respect pour leurs aînés et bavardent au lieu de travailler. »
Platon
La capacité de s’étonner est paraît-il la qualité du philosophe. S’étonner, ne pas considérer que ce qui est va de soi mais doit être interpellé, interrogé. Sans interrogation, pas de prise de recul, pas de discours sur le monde.
Mais s’étonner de ce qu’est le monde, c’est imaginer qu’il pourrait être différent, c’est refuser de se résigner. De l’étonnement à l’insatisfaction, le pas est vite franchi. L’intellectuel a un discours critique sur le monde – critique au sens de prise de recul. On ne saurait, en ce sens, critiquer la posture critique. Mais cette dernière peut tourner à la mauvaise humeur, au tempérament chagrin. Le philosophe ne passe pas pour un pisse-froid, en ce sens qu’il sait normalement festoyer d’abondance, mais on le sent triste, ressassant une humeur morose qu’entretient sa vision d’un monde toujours négatif.
La critique porte bien souvent en priorité sur la jeunesse, qui représente le monde d’aujourd’hui et de demain. Innombrables sont les textes qui, depuis l’origine de l’écriture, à l’instar de cette citation de Platon, nous rappellent que les jeunes ne valent rien. Vraiment rien. Et que, avec eux, le monde ne pourra qu’aller de mal en pis.
Car la jeunesse passera, mais la bêtise restera. C’est clair.
La posture critique implique de savoir imaginer que le monde pourrait être différent de ce qu’il est, qu’il pourrait, subséquemment, être meilleur. Mais il ne l’est pas. Ce monde idéal qui pourrait être si chacun y mettait un peu du sien – ce n’est pas grand-chose, tout de même – n’advient jamais. Frustration. Le monde est toujours décevant, c’est sans cesse vers le bas, vers la bêtise et la lâcheté qu’il semble attiré. Raymond Aron, qui s’y connaissait en posture critique, disait que les deux moteurs de l’histoire étaient la bêtise et l’ignorance. Il vient hélas à l’esprit de chacun mille exemples qui lui donnent raison.
L’histoire est rendue tragique par ce fossé jamais comblé entre ce qui pourrait si facilement être avec un peu de discernement et cette souffrance où nous enferme notre bêtise quotidienne et récurrente.
Pas de quoi s’émerveiller, donc.
Alors s’émerveiller de posséder un iPhone demande une certaine fraîcheur d’esprit, bien loin de la distance critique de l’humaniste qui rêve toujours d’un monde meilleur. Pour que l’iPhone puisse devenir l’actualité du monde meilleur, ne faut-il pas une certaine naïveté ? Le progrès se fonde sur l’idée d’insatisfaction. Il a d’ailleurs mis en place une machine à insatisfaire avec la publicité, ainsi qu’on l’a vu.
Pour cela, l’humanisme est triste, d’une tristesse ontologique, qui regarde de haut l’émerveillement.
Eh bien, il n’est nullement démontré que l’on ne puisse pas s’émerveiller du progrès technique, jouir de son iPhone, profiter béatement des fonctionnalités multiples de son ordinateur en passant du chat sur Skype avec des amis aux chefs d’œuvre du cinéma. Il n’est nullement démontré que ces outils ne puissent contribuer au sentiment de bonheur.
Si l’on dépasse l’idée que l’homme émerveillé par la technologie – le geek de base ou le geek un peu sophistiqué – est un idiot illettré et attardé, on remarquera que ces outils sont surtout utilisés pour créer du lien entre les hommes. Le chat sur Skype, c’est bel et bien du lien avec des proches ; le cinéma comme le livre nous relient à la création humaine dans ce qu’elle peut avoir de plus créatif justement ; les vidéos sur YouTube ou Dailymotion ouvrent de nouveaux espaces à la créativité ; Facebook et les autres sites communautaires permettent d’inventer des façons nouvelles et créatives de tisser du lien.
Dans l’art du lien entre les hommes, les ordinateurs, Internet, l’iPhone et tout ce qui nous attend pour demain sont des outils d’une efficacité inégalée. Et à l’efficacité ils allient progrès et nouveauté à un rythme surprenant : le temps que nous prenions conscience de leurs potentialités et que nous apprenions à les utiliser, il en apparaît de nouvelles.
Or le lien avec les autres est, de fait, un des ingrédients du sentiment de bonheur. Les études sur le bonheur convergent sur un point : plus une personne a de liens avec d’autres personnes (et si possible des liens non conflictuels), plus il y a de probabilités pour qu’elle éprouve un sentiment de bonheur. Cela explique une bizarrerie des sondages sur le bonheur : une immense majorité des personnes sondées estime que notre société est dure, mais plus de 90 % d’entre elles se disent néanmoins heureuses. Car qu’importe le décor, qu’il soit triste ou gai, c’est en tissant ses propres liens que l’on construit son bonheur et sa joie.
Quand elles construisent du lien, les technologies de l’information peuvent être aussi des technologies du bonheur, si naïve que puisse paraître cette idée.
L’émerveillé par la technologie n’est donc pas nécessairement un idiot illettré, il peut aussi être un sage.
La technique a fourni du confort : du chauffage, de la nourriture, etc. Avec cette déception de constater que le confort est seulement absence de souffrance, qu’il n’est pas le bonheur, mais au mieux l’ataraxie et au pire le vide.
Maintenant que la technologie agit au cœur de la mise en relation, ce n’est plus au confort qu’elle s’attaque, mais au vide. La technologie met en place des tuyaux de communication qui, en tant que tels, ne sont que des objets. Mais, dans ces tuyaux, il peut y avoir du contenu – l’inverse du vide.
Il y aurait presque de quoi s’émerveiller si l’on ne craignait que ce contenu ne soit en fait une nouvelle figure du vide.

L’émerveillé et le résistant

« Si l’on n’a rien à se dire, on se voit et on en parle. »
Raymond Devos
Ce matin, comme presque chaque jour avant de me mettre travail, je vais faire un tour sur Facebook. Histoire de voir ce que mes centaines d’amis ont publié depuis hier. Du point de vue technologique, Facebook est un outil intéressant – j’allais écrire efficace – pour être en lien avec ses amis, avoir de leurs nouvelles et leur donner des siennes.
Le cadre technique n’est pas mauvais et, surtout, il a l’avantage d’exister. Mais deux déceptions m’attendent.
Première déception, la plupart de mes amis dans la vie ne sont pas mes amis sur Facebook, parce qu’ils refusent d’y aller. Comme la plupart des gens, j’ai une majorité d’amis de ma génération et je suis né sous la IVe République. Comme le disait Alphonse Allais : « On aura beau dire, on aura beau faire, il y aura de moins en moins de gens qui ont connu Napoléon. » (Il y a d’ailleurs, semble-t-il, une malédiction liée à Napoléon, puisque toutes les personnes qui lui ont serré la main sont mortes…)
Bref, on aura beau dire, on aura beau faire, il y aura de moins en moins de gens nés sous la IVe République. Mais, en attendant qu’il n’y en ait plus, cela fait un peu de monde, la génération du baby-boom gentiment relookée en papy-boom. Une génération peu représentée sur Facebook. Du coup, je n’ai que trois cents amis quand les jeunes en ont entre cinq cents et mille alors qu’ils connaissent moins de monde que moi puisqu’ils se font des relations depuis moins longtemps.
Nette est la différence dans la façon dont les générations s’approprient cet outil.
La deuxième déception porte sur le contenu de ce que je trouve sur Facebook. Chacun donne de ses nouvelles, du type : « Soirée cool au concert de machintruc » ou « Claire aime les macarons ». À ces sommets métaphysiques succède souvent du totalement stupide, du brut de décoffrage qui laisse songeur. Et l’on songe parfois que la surreprésentation des jeunes sur Facebook n’est pas pour remonter le niveau.
Ce n’est pas joli joli d’être songeur ou pensif comme ça.
Tant de tuyaux, si efficaces, si nouveaux, si performants pour dire seulement cela. Tant de liens pour si peu de contenu. Tant de mots pour ne rien dire. Tel est ce monde moderne : beaucoup de communication et peu de sens, plus de mousse que de savon. Mais la vie se tisse aussi de ces riens.
Bref, il est facile d’ironiser sur Facebook et sur ce monde de l’Internet qu’il représente. La posture ironique et critique est celle choisie majoritairement par les plus de quarante ans. Vous leur parlez de Facebook et, en général, ils réagissent sur le ton : « Qu’est-ce que c’est que ces conneries ? » Une minorité – peut-être 20 % au moment où j’écris (en 2013) – s’approprie l’outil, mais le discours majoritaire est bien celui d’une critique qui surprend parfois par sa virulence.
Prenez trois ou quatre quadragénaires, entrelardez d’un ou deux quinquagénaires, arrosez la conversation avec un peu de sauce Facebook et vous obtenez une réticence gênée ou une critique à l’arme lourde. Réticence et critique qui éveillent la suspicion quand on connaît Facebook de l’intérieur : il ne nous semble mériter ni excès d’honneur ni indignité. Pourquoi tant de haine ? Porque tanto odio ?
Pourquoi, sur un sujet tout de même plus factuel qu’idéologique, le personnage qui fait contrepoint avec l’émerveillé doit-il être le résistant ?

Le banlieusard du monde

C’est que le micro-ordinateur et Internet font du quadragénaire un banlieusard du monde, ils le rejettent au-delà du périphérique de la réalité. « Ça ne se passe plus là où vous êtes, les petits comiques », tel est le message subliminal véhiculé. Et Facebook explicite ce message, il l’extrait du subliminal et, ce faisant, il oblige à l’entendre en se présentant comme un des espaces où ça se passe, où ça pourrait se passer tout au moins.
Le sort du subliminal me sort du subliminal.
À ce sujet, on parle des natifs du numérique et des émigré de l’analogique. Évidemment, ça fait un drôle d’effet de se retrouver émigré sans avoir bougé.
Et il est tout de même un peu désagréable de constater que, là où ça se passe, justement, les jeunes ont leur rond de serviette de façon immédiate, qu’ils sont accueillis à écrans ouverts par la technologie alors que les anciens galèrent en bout de table. Il y a là un renversement de l’ordre des préséances qui est franchement malvenu et fait très mal élevé.
Mais ce sentiment désagréable d’être rejeté dans la banlieue par ceux qui ne devraient même pas être dans le monde est inavouable, puisqu’il porte le tampon d’une incompétence et la signature d’une difficulté d’apprendre. Sentiment inavouable détourné en déni : il vaut mieux récuser la règle du jeu plutôt que d’avouer sa faiblesse au jeu. « Mieux vaut se taire et passer pour un con que de l’ouvrir et ne laisser aucun doute sur le sujet », disait Coluche.
D’où une résistance sourde, une critique souvent unilatérale de Facebook et autres Twitter. Si une émission radio parle de Facebook, c’est pour nous alerter sur les dangers de laisser traîner des informations sur le Web, sur les malveillances anonymes dont nous menacent ceux qui les récupéreront. Ces dangers sont bien réels, naturellement, mais évoquer Facebook sur ce seul sujet a autant de sens que si l’on traitait de l’automobile en ne signalant que les accidents et en oubliant de préciser que les voitures servent aussi à se déplacer, pas seulement à se percuter les unes les autres et à écraser les enfants. Et que, finalement, si les accidents se produisent en effet de temps à autres, ils sont tout de même beaucoup moins fréquents que les déplacements, ce qui justifie l’usage de  ce moyen de transport.
Mais non, cette idée d’utilité est elle-même déniée. Facebook, Twitter, ça ne sert à rien. Dès lors, pourquoi supporter quelques inconvénients s’il n’y a pas d’avantages visibles ? Le résistant se sent ainsi légitimé.
Le fin mot de l’affaire, c’est que le progrès de la technique est devenu plus rapide que le progrès de l’usager dans son utilisation de la technique. Du coup, l’usager peut se sentir constamment dépassé. Aussitôt qu’il a appris à se servir d’un logiciel, l’ergonomie a changé.
L’usage de l’informatique incorpore beaucoup de savoir implicite, ce qui demande un effort d’acquisition, de la patience, de l’énervement, de l’astuce parfois. On ne s’en sort pas toujours, et cela donne un sentiment d’échec pénible – pourquoi je n’y arrive pas alors que les autres s’en sortent ? Et quand enfin je maîtrise l’outil, il change ; rien n’est stable, il faut toujours recommencer.
Sentiment irritant qu’exacerbe l’aisance des geeks, ces espèces d’humanoïdes qui semblent arrivés d’une planète lointaine, parlent un langage obscur ponctué de mots inconnus, manipulent les ordinateurs avec une aisance déconcertante, produisent des effets inimaginables. Qui sont-ils ? Que font-ils ? Comment pensent-ils, s’ils pensent ?
Il y a de quoi résister.

Le désordre du temps

« Je reste confiant sur l’existence d’une vie après la mort tout en n’excluant pas que cela pourrait être pire. »
Alan Greenspan
Ces jeunes barbares qui vivent selon leur propre modèle et dans leur propre continent, au-delà de l’empire, sont des magiciens, c’est entendu. Ils ont rompu l’ordre des causalités pour vivre dans un monde de flux d’information où il s’agit seulement de recevoir, d’émettre, de réagir, d’essayer, de tester. De trouver un chemin parmi tous ces mystères que la technique dissipe sous nos pas.
Des mystères si désorganisés que l’on ne saurait feindre d’en être les organisateurs.
D’où la résistance de ceux qui ont été formés à l’idée qu’il convient d’organiser le monde plutôt que de le laisser foisonner. Internet, c’est l’anarchie que personne ne contrôle, où chacun peut dire, exposer n’importe quoi. « N’importe quoi » étant souvent le mot juste. Une anarchie que personne ne contrôle, mais que certains sont plus habiles que d’autres à manipuler. Les jeunes justement. Alors que, dans le monde organisé, c’est l’inverse, ce sont les vieux qui contrôlent les leviers de commande de l’organisation. Ils n’ont aucune raison d’apprécier que l’on dérobe le sol sous leurs pieds – c’est bien ce qu’ils doivent ressentir – et que l’on renverse comme sans s’en apercevoir des règles du jeu qui leur sont favorables.
Résistance encore.
Mais cela n’est rien, de plus grands bouleversements nous attendent.
Car rompre l’ordre des causalités, c’est rompre avec un certain ordre du temps. Les outils de communication donnent l’impression d’une certaine maîtrise du temps, puisqu’ils permettent d’être en lien depuis partout avec tout le monde et avec toute l’information du monde : contenu des livres et des films qui seront un jour disponibles sur Internet, encyclopédie, etc. Pas mal pour une petite Terre comme la nôtre et pour le plus faible des grands mammifères.
Le présent est devenu total en s’éclatant dans l’espace infini. Tous les espaces se rassemblent dans un présent unique. Un présent unique et forcément assez encombré.
Mais ce temps, ce présent encombré de toutes les informations du monde, multiples et fugitives, est aussi un temps sans extérieur. Le temps possède traditionnellement trois extérieurs, c’est-à-dire trois représentations que l’on relie au présent, au moins par la pensée, et qui lui donnent sens : l’éternité, le passé et l’avenir.
Le présent ne prend épaisseur et sens qu’à travers une au moins de ces trois représentations du temps. Préparant l’éternité, j’accomplis dans le présent un projet spirituel ; ancré dans le passé, je prolonge une tradition ; tendu vers l’avenir, je poursuis une ambition.
La causalité relie les quatre temps.
Quand je prépare l’avenir, c’est au nom d’un lien de causalité entre ce que je fais dans le présent et ce qui arrivera dans l’avenir. L’avenir devient l’objectif du présent et, de ce fait, lui donne sens.
Il en va de même dans la démarche spirituelle, qui introduit généralement un lien entre ce que je fais et ce qui pourrait se passer dans l’éternité. Même si l’on admet que ce pourrait être pire, comme on le fait dire à Alan Greenspan (la citation ci-dessus est apocryphe).
Si je consacre ma vie à prolonger une tradition, à accomplir un passé qui me semble donner sens au présent, c’est au nom d’un lien de causalité entre ce passé et ce que je suis. Quand, dans sa conférence intitulée  Qu’est-ce qu’une nation ?[2], Ernest Renan écrit que ladite nation est formée de « l’union invisible des vivants et des morts », il entend bien que cette union, pour invisible qu’elle soit, passe par un lien causal. Je ne verrai jamais ces hommes du passé qui ont fait la nation, mais je suis bien lié à eux puisqu’ils sont cause de ce qu’il y a de français en moi et que je ne saurais nier. Je suis Français donc par un lien avec des morts. J’hérite à la fois, dans un même lot, de Vichy et de l’appel du 18 juin, de la rafle du Vel’ d’hiv et de la Résistance. C’est en ce sens qu’il faut entendre la phrase de Georges Clemenceau (contemporain de Renan) : « La Révolution est un bloc. »
Un bloc dont nous ne pouvons aimer tous les épisodes, dont nous ne saurions apprécier les stupides cruautés, mais un bloc dans lequel nous ne choisissons pas. Un bloc qui projette une causalité parfaite sur le présent.
Le jeu du sens entre les quatre temps est d’une infinie richesse, il colore et enrichit le présent, lui donnant enfin de l’épaisseur.
Le présent est le basculement de l’avenir, qui n’est rien, dans le passé, qui n’est rien non plus ; c’est le basculement infiniment mince de rien dans rien. Et nous ne vivons que dans ce présent, une lichette extrêmement étroite de pas grand-chose balancée entre deux néants. Pas de quoi se vanter.
Jusqu’à ce que, avec la force du lien causal et la puissance de notre imaginaire, nous tirions de ces néants de quoi donner de l’épaisseur à ce qui n’en a pas.
Telle nous semblait être la règle de la vie bonne.
Mais dans le monde magique des magiciens, le jeu des quatre temps est simplement inimaginable.
Le magicien ne vient de nulle part, il est en rupture avec le passé. Il ne va vers nulle part, il n’est pas relié à un avenir particulier, un but spécifique. Quant à un lien spirituel avec une conception de l’éternité, il y a longtemps qu’on n’en a plus observé de traces. Le magicien est dans un présent suspendu, flottant, délié des attaches traditionnelles du temps.
De ce point de vue, on peut voir chez lui le sage suprême du temps. Rappelons la phrase de Sénèque dans ses Lettres à Lucillius : « Seul le temps est à nous. » Et comme le seul temps existant est le présent, s’en tenir au temps présent, c’est recevoir le présent du temps. C’est caler sa conception du temps sur la réalité du temps. Leçon de réalisme, donc.
Le magicien est un bon usufruitier du temps.
Mais en est-il le propriétaire ? Qu’est devenu le temps dans cette affaire ?
Le temps n’est plus qu’un support, un simple substrat. La vie du magicien prend sens dans la communication par les outils de la technique. Ce sont eux et cette musique d’informations toujours disponibles qui scandent la vie. Le temps présent n’est que le support des jeux vidéos, d’Internet, de YouTube, de Dailymotion, de Skype, etc., qui saturent le présent sans faiblir.
L’information était l’agrément du temps, ce qui lui ajoutait une saveur particulière, un goût agréable. L’information enjolivait le temps, qui restait toujours complexe, porteur d’interrogations sur le sens, permanente recherche pour se désengluer de l’absurdité de notre condition de mortel. Bref, l’information aidait à ne pas trop penser à la mort, à n’y pas penser tout le temps.
Mais l’information est devenue la trame de la vie que le temps présent doit porter.
Avec cette apparente sagesse du temps, celle qui replie les pieds du passé, de l’avenir et de l’éternité pour les ranger dans le placard du présent, c’est bel et bien le temps complexe, le temps multiforme, le temps porteur de sens qui a été perdu en chemin.
C’est en trouvant un temps simple, lisse, réduit au présent, de la finesse d’une feuille de papier à cigarette, que l’on égare le temps de la vie, le temps profond qui étaie des sentiments subtils et durables.
Le réalisme du temps, comme tout réalisme, se noie dans la platitude quand il oublie l’imaginaire.

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