vendredi 10 janvier 2014

Le futur sera lumineux

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Lettre de Martin Scorsese à sa fille Francesca

Martin Scorsese, réalisateur qui n’en finit pas de rencontrer le succès commercial, comme le prouve la sortie de Le loup de Wall Street, est  également un cinéaste engagé, un artiste réfléchissant sur son métier. Entre les nouvelles technologies et la révolution digitale, les contraintes économiques de Hollywood et l’ambition artistique, il formule dans cette lettre un vœu salutaire, à l’encontre du pessimisme qui entoure le 7ème art : de beaux jours nous attendent !

2 janvier 2014

Ma très chère Francesca,
Je t’adresse cette lettre au sujet de l’avenir. Je l’observe à travers la lentille de mon univers. A travers l’objectif du cinéma, qui a été au centre de cet univers.

Depuis quelques années, j’ai réalisé que la notion du cinéma avec laquelle j’ai grandi, qui se trouve dans les films que je t’ai fait découvrir depuis que tu es enfant, et qui prospérait lorsque j’ai commencé à faire des films, arrive à son terme. Je ne parle pas des films qui ont déjà été produits. Je parle de ceux qui vont l’être dans le futur.

Je ne souhaite pas être désespérant. Je n’écris pas ces mots par esprit de défaite. Bien au contraire, je pense que le futur est lumineux.

Nous avons toujours été conscients que le cinéma était un business, et que cet art était rendu possible parce qu’il coïncidait avec des considérations économiques. Aucun d’entre nous, parmi ceux qui débutèrent dans les années 60 et 70, n’avait d’illusion à ce sujet. Nous savions que nous devrions travailler dur pour protéger ce que nous aimions. Nous savions également que nous pourrions connaître des jours plus compliqués. Et je suppose que nous réalisions, dans une certaine mesure, que nous allions devoir faire face à une époque où tout élément, inconvenant ou imprévisible dans le processus de la production cinématographique, serait réduit voire même éliminé. Le plus imprévisible élément qui soit ? Le cinéma. Et les gens qui le font.

Je ne veux pas répéter ce qui a été dit et écrit par tant d’autres avant moi sur tous les changements dans l’industrie, et je suis touché par les exceptions à la tendance globale dans le cinéma – Wes Anderon, Richard Linklater, David Fincher, Alexander Payne, les Frères Coen, James Gray et Paul Thomas Anderson qui parviennent tous à faire des films. Paul a non seulement tourné The Master en 70 mm, il est même parvenu à le diffuser ainsi dans quelques villes. Quiconque s’intéresse au cinéma devrait être reconnaissant.

Et je suis aussi sensible aux artistes qui persistent à réaliser leurs films partout dans le monde, en France, en Corée du Sud, en Angleterre, au Japon, en Afrique. Cela devient de plus en plus dur, mais ils persévèrent dans leur art.

Mais je ne crois pas être pessimiste quand je dis que le cinéma en tant qu’art et l’industrie cinématographique arrivent à un carrefour. Le divertissement audiovisuel et ce que l’on appelle cinéma – des images émouvantes conçues par des individus – semblent prendre des directions inverses. À l’avenir, tu verras certainement de moins en moins ce que nous nommions comme cinéma sur des écrans multiplex : ces films seront de plus en plus dans des plus petites salles, en ligne, et, j’imagine, dans des lieux et des circonstances que je ne peux anticiper.

Alors pourquoi l’avenir est-il si lumineux ? Car pour la première fois dans l’histoire de ce genre artistique, des films peuvent être faits avec très peu d’argent. C’était impensable à mon époque, et les films à très petit budget ont toujours plus été une exception qu’une règle. Désormais, c’est le contraire. On peut obtenir de belles images avec des caméras aux prix abordables. On peut enregistrer des sons. On peut monter, mixer et étalonner chez soi. Tout cela a fini par arriver.

Mais avec toute l’attention prêtée à la machinerie de la production de films et aux avancées technologiques qui ont permis cette révolution dans l’industrie, il y a une chose qu’il est important de rappeler : ce ne sont pas les outils qui font le film, c’est l’individu. C’est libérateur de prendre une caméra et de commencer à filmer pour ensuite monter cela grâce à Final Cut Pro. Faire un film – celui que tu as besoin de faire – est une autre affaire. Il n’y a pas de raccourcis.

Si John Cassavetes, mon ami et mon mentor, était vivant aujourd’hui, il se servirait probablement de tous les équipements disponibles. Mais il continuerait à dire les mêmes choses qu’il a toujours dit – il faut se consacrer absolument à l’œuvre, il faut s’y donner entièrement et sauvegarder l’étincelle du lien qui vous a conduit vers le cinéma. Vous devez la protéger avec votre vie. Auparavant, parce que faire des films coûtait si cher, nous devions la protéger de l’extinction et de la compromission. À l’avenir, il faudra vous préserver contre quelque chose d’autre : la tentation de suivre la tendance, qui amène vos films à dériver et flotter vers l’horizon.

Ce n’est pas seulement une question de cinéma. Il n’y a de raccourcis à rien. Je ne dis pas que tout doit être difficile. Je dis que la voix qui t’anime est la tienne – c’est la lueur interne, comme le disent les Quakers.

C’est toi. C’est la vérité.

Avec tout mon amour, Papa

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