mardi 28 août 2012

Michela Marzano se prend au «je»

Dans «Légère comme un papillon», la philosophe italienne s’est servie de sa propre expérience de l’anorexie pour livrer un texte singulier, entre récit autobiographique et essai méditatif.

Michela Marzano se prend au «je»
Michela Marzano voulait être « légère comme un papillon ». Elle en a fait le titre de son nouveau livre. Et, en battant si fort des ailes, la philosophe s’est muée en écrivain. Sans pour autant renoncer à ses premières amours puisque c’est la figure d’Hannah Arendt qu’elle convoque quand on lui demande d’expliquer la genèse de son travail.

« Je l’ai prise au pied de la lettre », affirme-t-elle. L’auteur des Origines du totalitarisme expliquait la pensée à travers l’« Evénement ». Marzano en a choisi un « avec un e minuscule » : son anorexie. Et elle a eu la délicatesse d’en expurger tout le côté glauque. Loin des Delphine de Vigan, Camille de Perretti et autres troublées du comportement alimentaire qui, avant elle, avaient livré des témoi- gnages nourris de rituels racontés par le menu – ou plutôt l’absence de menu. C’est sans doute ici que la philosophe fait la différence.

Là où d’autres étaleraient l’épuisant quotidien (se gaver-ne rien avaler, en boucle), elle évoque le vide et le plein. « J’ai essayé d’écrire le livre que j’aurais aimé lire, il y a vingt ans, quand on ne mettait pas encore de mots sur mon cas. » La franchise a payé : en Italie, Légère comme un papillon s’est vendu à plus de 60 000 exemplaires et il caracole en tête des ventes en France, son pays d’adoption. Dans la vitrine de sa maison d’édition germanopratine, les couvertures barrées d’un bandeau orné d’un papillon sont d’ailleurs en bonne place.

Un succès qui fera date dans sa carrière puisqu’elle a pris goût à cette nouvelle forme de récit autobiographique, loin des nombreux essais philosophiques signés jusqu’alors : « C’est le point de départ d’une nouvelle façon d’écrire. Maintenant, je vais presque uniquement utiliser le je. » En se prenant elle-même pour objet d’étude, la philosophe s’est inscrite dans cette tradition américaine qui consiste à montrer d’où l’on parle.

Pas étonnant, donc, qu’elle ait « beaucoup aimé » les manifestes de Beatriz Preciado, activiste queer qui, pour Testo junkie (2), a ingurgité de la testostérone afin de remettre le corps, son corps, au centre d’un discours philosophique. Mais, selon elle, « l’intellectuel type français » – comprendre : « le penseur star cathodique » – n’est pas prêt pour cette mise à nu. « Il faut savoir enlever le masque, quitte à prendre des coups », note- t-elle. Pas évident quand le système médiatico-marketing a tendance à vous mettre dans des cases.

Dernier exemple en date, Michela Marzano s’est retrouvée invitée d’une émission télévisée sur les enfants modèles. Certes, elle a toujours voulu être « la meilleure » (à l’école, à la fac, partout), mais davantage pour briller aux yeux d’un père toujours insatisfait que par goût personnel pour les premières marches des podiums. Alors, parce qu’elle n’a désormais plus besoin de remplir le vide, elle a tout simplement refusé de se prêter au jeu des questions.

"Je cherche..."

« On peut être anorexique ou boulimique, on peut s’automutiler ou se droguer... C’est le pourquoi qui compte, constate Michela Marzano. Pourquoi est-on passé par là ? Et au-delà du pourquoi, le comment. Comment ouvrir à nouveau la porte au désir et à l’amour ? Comment retrouver l’envie de vivre ? » A l’arrivée, son récit est bourré de points de suspension. « Parfois je ne voulais pas mettre de point. Pour laisser un espace de liberté à chacun, une possibilité d’interpréter à sa façon. La suite n’est pas figée, elle est ouverte. » Simplement parce que, dans ces affaires-là, il n’y a jamais « une » vérité. Pablo Picasso disait : « Je ne cherche pas, je trouve. » L’écrivain le détourne avec justesse en un modeste : « Moi, je ne trouve pas, mais je cherche. » Le lecteur, lui, a compris et se verrait volontiers vivre sur son « boulevard de la légèreté ».

(1) Légère comme un papillon, 352 pages, Grasset, 2012.
(2) Testo junkie. Sexe, drogue et biopolitique, Grasset, 2008

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire