vendredi 11 mai 2012

Les Vivants et les morts

Au départ de Les Vivants et les morts, il y a mon sentiment qu’un tabou que je croyais indestructible était en train d’être détruit : dans plusieurs entreprises, les salariés s’en prenaient à l’outil de travail, ici menaçaient de jeter de l’acide dans la rivière, ailleurs incendiaient les stocks ou vandalisaient les bureaux.
Or, j’ai été élevé dans l’idée que, s’il y avait une chose qui était absolument interdite – même dans la grève la plus dure –, c’était bien celle-là.
Ensuite, il y avait le fait que nous sommes quotidiennement les témoins d’une guerre qui ne dit pas son nom : quatre cents licenciements ici, cinq cents là, trois mille ailleurs, etc.
Chaque jour les chiffres tombent et n’ont pas cessé de tomber depuis que j’ai écrit ce livre et que j’ai réalisé cette série. Le chiffre est une arme idéologique extrêmement efficace : il est sans affects et donne l’illusion –
car c’est une illusion – de l’objectivité scientifique.



Extrait du documentaire d'Ariane Doublet "Le vestiaire des vivants"


Quand on supprime cinq cents, mille emplois, on supprime le chiffre cinq cents, le chiffre mille, on supprime une ligne comptable en ignorant ou en refusant de voir que cette ligne est d’abord une ligne de vie pour des milliers de personnes.

Il y a des hommes et des femmes derrière ces chiffres. Des hommes et des femmes avec une identité, des pensées, des sentiments, des convictions, des engagements, des doutes, des élans, une sexualité, un courage, un désespoir que les sinistres additions ou les pourcentages ne laissent jamais soupçonner ...
En écrivant Les Vivants et les morts et en réalisant la série pour Arte, je voulais briser cette illusion en montrant qu’il y a des hommes et des femmes derrière ces chiffres. Des hommes et des femmes avec une identité, des pensées, des sentiments, des convictions, des engagements, des doutes, des élans, une sexualité, un courage, un désespoir que les sinistres additions ou les pourcentages ne laissent jamais soupçonner.

J'étais et je suis toujours très sensible au fait que, lorsqu’un salarié perd son travail, la perte de revenus est toujours mise en avant ; bien entendu, cette perte est fondamentale mais elle n’est que la partie visible d’un ravage beaucoup plus profond.
L’homme ou la femme qui perd son travail, perd son savoir, son métier, son histoire dans l’entreprise, ses relations professionnelles, amicales, et surtout toute considération pour lui-même puisque le message de la société est clair : ce que vous avez fait n’a servi à rien, ne compte pour rien, ce que vous êtes ne nous regarde pas, ce que vous deviendrez n’est pas notre problème.

N’oublions jamais qu’à Métaleurop et dans beaucoup d’autres grands conflits sociaux, le plus grand nombre de suicides a lieu deux ou trois ans après la fermeture du site, quand les individus ne peuvent plus être leurrés par des stages de formation qui ne forment à rien, des reconversions qui reconvertissent vers des métiers qui n’existent pas et qu’ils doivent affronter à nu la tragique réalité de leur sort. Le modèle économique qui sous-tend Les Vivants et les morts, est hélas devenu classique.


Ceux qui se battent, qui ne renoncent pas, qui luttent sont les vivants ; les morts sont ceux qui acceptent le sort qui leur est fait comme s’il n’y avait pas d’alternative.
Je n’ai pas eu à travailler sur documents ni à partir de témoignages. M’appuyant sur ce modèle, j’ai nourri l’histoire de mes propres expériences d’ouvrier imprimeur, de ma propre vie d’écrivain et de cinéaste, de celles de mes amis, de mes rencontres, de mes lectures, de John Dos Passos, de Shakespeare, des paysages qui m’habitaient.
Paradoxalement, ma seule véritable documentation a été de vérifier auprès de deux responsables des CRS la justesse du dispositif que je décrivais au moment de la manifestation !
Mon argument initial était simple : ceux qui se battent, qui ne renoncent pas, qui luttent sont les vivants ; les morts sont ceux qui acceptent le sort qui leur est fait comme s’il n’y avait pas d’alternative, qu’une sorte de puissance divine, le marché, commandait aux hommes et aux choses et qu’il n’y avait d’autre choix que de se soumettre à sa loi.
Les Vivants et les morts affronte la réalité contemporaine – la réalité, c’est ce qui ne va pas, comme disait Lacan – c’est donc naturellement une série politique au sens plein de ce terme.
Ce n’est pas une série militante dans la mesure où elle n’est pas le porte-parole de tel ou tel parti, de tel ou tel syndicat. Et, si elle est engagée, c’est que le cinéaste pas plus qu’un autre citoyen, ne peut se sentir indifférent à ce qui se passe devant ses yeux, devant chez lui, en France en 2012.

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