mardi 17 juin 2014

Bouc émissaire

Un bouc émissaire est un individu, un groupe, une organisation, etc., choisi(e) pour endosser une responsabilité ou une faute pour laquelle il/elle est, totalement ou partiellement, innocent(e). Le phénomène du bouc émissaire peut émaner de motivations multiples, relativement délibérées (telles que l'évasion de responsabilité) ou plus inconscientes (telles que des mécanismes de défense internes), et peut cibler des individus spécifiques ou un groupe entier. Par ailleurs, le processus peut se mettre en place entre deux personnes (e.g., un employé et son subalterne), entre des membres d'une même famille (e.g., un enfant pris pour bouc émissaire), entre les membres d'une organisation (e.g., les responsables d'une entreprise) ou à l'intérieur de tout autre groupe constitué. Outre cet aspect intragroupal, le phénomène peut également être intergroupal et s'observer alors entre des groupes différents (au sein d'un pays ou d'une société).
Il existe différents critères guidant la sélection d'une personne ou d'un groupe particulier comme bouc émissaire, tels que la différence perçue de la victime, l'antipathie qu'elle suscite ou le degré de pouvoir social qu'elle possède. Selon les cas de figure et les motivations des agresseurs, les conséquences pour la victime et les réactions potentiels des protagonistes peuvent varier. De même, les possibilités d'intervention face au phénomène sont multiples, pouvant avoir lieu à la fois au niveau individuel, groupal et/ou procédural.

Référents culturels

L’envoi du bouc émissaire, gravure de William James Webb
Le terme de « bouc émissaire » provient de la traduction grecque de « bouc à Azazel », un bouc portant sur lui tous les péchés d'IsraëlE 1. Si la tradition rabbinique conçoit Azazel comme une vallée désertique hostile, les auteurs de la Septante lisent ez ozel (« bouc en partance ») qu'ils traduisent en grec ancien par ἀποπομπαῖος τράγος / apopompaîos trágos, rendu en latin par caper emissarius. Le terme « bouc émissaire », tant employé au sens figuré dans la culture judéo-chrétienne, n'est cité qu'à une seule reprise dans l'Ancien Testament qui introduit le terme : Dieu demande à Moïse de faire porter les péchés de l'homme par un bouc. Le prêtre pose alors les mains sur le bouc, et le charge par là, symboliquement de tous les péchés. Puis le prêtre envoie l'animal dans le désert pour les porter à Azazel.
La notion de sacrifice de substitution est intégrée à la thématique chrétienne, Jésus étant présenté dans les Évangiles comme un agneau immolé, expiant les péchés du monde en mourant sur la croix au terme de sa passion E 2.

L'expression française « bouc émissaire » est mentionnée dans le dictionnaire de Furetière (1690), avec une définition liée aux écritures. Par la suite, on l'a utilisée pour désigner une personne sur laquelle on fait retomber les fautes des autres. Ce sens est déjà attesté au XVIIIe siècle. Georges Clemenceau le reprendra plus tard à propos de l'affaire Dreyfus :
« Tel est le rôle historique de l'affaire Dreyfus. Sur ce bouc émissaire du judaïsme, tous les crimes anciens se trouvent représentativement accumulés. »
— Georges Clemenceau, cité par le Thésaurus de la langue française



Anthropologie mimétique: René Girard

The Scapegoat (Le bouc émissaire), tableau de William Holman Hunt
Chez les anthropologues contemporains, le concept de « bouc émissaire » désigne l'ensemble des rites d'expiation dont use une communauté. Le premier à avoir utilisé ce concept est James George Frazer dans Le Bouc émissaire, étude comparée d'histoire des religions.
L'ouvrage Le Bouc émissaire de René Girard (1982) montre à l'œuvre ce phénomène qu'il nomme le « triangle mimétique » : formé de trois pôles qui sont les individus A, B et le bien supposé, le triangle mimétique décrit ce jeu symbolique et la relation réelle entre A et B, dans laquelle B :
  • dispose d'un bien,
  • semble disposer d’un bien,
  • ou pourrait disposer d’un bien,
dont A pense soit :
  • qu'il en est lui-même dépourvu,
  • que sa propre jouissance du même bien est menacée par le seul fait que B en dispose (ou puisse en disposer).
Le « bien » est appelé par René Girard « objet » et il n’est pas nécessairement matériel.
Ce triangle mimétique semble motivé par la nécessité d’avoir à défaut de pouvoir être. Ne pouvant être l’autre directement, l’individu (A) pense que ce qui caractérise l’autre (B) et qui justifie encore la différence entre lui (A) et son modèle (B), est un avoir (l’objet ou le bien). Le problème réside dans l’imitation réciproque au désir de l’objet. Plus A va désirer l’objet, plus B (s’il rentre dans le mécanisme du désir mimétique) va faire de même. Et plus A et B vont (par rapport à leur désir) se ressembler.
Schématiquement, plus la tension vers l’objet est forte, plus l’indifférenciation entre A et B est importante. Pour Girard, c’est cette indifférenciation des individus qui est porteuse de violence (au travers de la tension vers un même objet). Finalement, cette rivalité mimétique ainsi engendrée va être créatrice de conflit et de violence. Dans un autre ouvrage, il note : « Fixer son attention admirative sur un modèle, c'est déjà lui reconnaître ou lui accorder un prestige que l'on ne possède pas, ce qui revient à constater sa propre insuffisance d'être1 ». Girard note aussi que « le sujet méconnaîtra toujours cette antériorité du modèle, car ce serait du même coup dévoiler son insuffisance, son infériorité, le fait que son désir est, non pas spontané mais imité. Il aura beau jeu ensuite de dénoncer la présence de l'Autre, médiateur de son désir, comme relevant de la seule envie de ce dernier1 ».
Le phénomène du bouc émissaire, collectif, est la réponse inconsciente (René Girard utilise « méconnaissance ») d’une communauté à la violence endémique que ses propres membres ont générée au travers des rivalités mimétiques dues au triangle mimétique.
Le phénomène du bouc émissaire est une conséquence du « tous contre un ». Il a pour fonction d’exclure la violence interne à la société (endémique) vers l’extérieur de cette société. Pour que ce phénomène soit effectif, il faut :
  • que la mise en œuvre du rituel du bouc émissaire reste cachée,
  • que la violence résultante de cet acte n’entraîne pas une escalade de violence, d’où la nécessité d’un « typage » des victimes (elles ne sont pas choisies au hasard). C’est le principe de moindre violence,
  • que les individus soient persuadés de la culpabilité du bouc émissaire,
  • et (dans une moindre mesure) que les victimes soient persuadées d’être coupables.
Ce mécanisme régulateur de la violence est temporaire. En effet, la violence endémique générée par le désir mimétique ou mimesis se fait, tôt ou tard, ressentir. L’on a recours alors à un nouveau bouc émissaire.
En résumé, pour René Girard, le bouc émissaire est le mécanisme collectif permettant à une communauté archaïque de survivre à la violence générée par le désir mimétique individuel de ses membres (même si la détermination des désirs est, pour une très large part, collective). Le bouc émissaire désigne également l’individu, nécessairement coupable pour ses accusateurs, mais innocent du point de vue de la « vérité », par lequel le groupe, en s’unissant uniformément contre lui, va retrouver une paix éphémère.
Le meurtre fondateur génère le religieux archaïque, les rites (répétitions de la crise mimétique) et les mythes (récits, déformés par les persécuteurs, du meurtre fondateur).
L'innocence du bouc émissaire, que nous connaissons bien aujourd'hui, est révélée par le biblique et tout particulièrement par la Crucifixion de Jésus-Christ, d'ailleurs parfois appelé «l'Agneau de Dieu» en référence au bouc émissaire. C'est bien la foule, et à travers elle, toute l'humanité, qui rejette ses fautes, culpabilités et péchés sur Jésus. Il est devenu impensable aujourd'hui de se représenter un ordre social antérieur à la révélation évangélique. Avec l'avancée de la révélation évangélique et l'évangélisation du monde au sens fort du terme (en plus du sens exclusivement religieux), le monde, privé de sa solution préférée, le mécanisme émissaire, devient de plus en plus violent, quoique les formes de civilisations ne cessent d'évoluer pour contenir, dans les deux sens du terme, cette violence dite « apocalyptique ».

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