dimanche 9 mars 2014

« La Guerre des Talents »

Tribune
Christophe Catoir, « directeur Général, Pôle Executive du Groupe Adecco ».
Christophe Catoir, « directeur Général, Pôle Executive du Groupe Adecco ».
Christophe Catoir  |   -  1148  mots
Les 17% de nos Jeunes Diplômés qui choisissent désormais de commencer leur carrière ailleurs qu’en France ne rendent-ils pas ce combat prioritaire pour garder notre meilleur actif, notre formation initiale ?
L'expression est bien connue sur notre marché du Travail en France. Elle réapparait régulièrement dans les études faisant état de pénuries persistantes pour certaines catégories de salariés, tout particulièrement celle des cadres. Elle alimente des réflexes de l'autre partie, celle des entreprises, celles supposées mettre tout en œuvre pour pouvoir les attirer avant que d'autres ne le fassent. La compétition n'est-elle pas devenue internationale ? Les 17% de nos Jeunes Diplômés qui choisissent désormais de commencer leur carrière ailleurs qu'en France ne rendent-ils pas ce combat prioritaire pour garder notre meilleur actif, notre formation initiale ?
Le travail sur « l'image employeur », la communication sur les résultats du « bien-être au travail » ou encore les actions de Mécénats vers les grandes Ecoles et Universités sont autant de concepts qui ont gagné les ressources humaines de nos Grandes Entreprises pour apparaitre plus que jamais « à leur avantage ».

Néanmoins, levons le voile sur la réalité

Certes, le marché de l'emploi des cadres n'est « préservé » au regard du reste de la population active. Il l'est au travers d'un taux de chômage qui a très peu évolué durant les 5 dernières années, passant de 3.8% à 4.2%. Mais les nuances sont nombreuses. Il n'y a pour cela qu'à regarder le stéréotype d'une annonce « Société, leader sur son marché, recherche collaborateur expérimenté, ayant déjà opéré dans le secteur d'activité de … après avoir réussi avec succès une Ecole de Commerce de rang … ». A elle seule, cette formule révèle la réalité de cette guerre des talents. Elle concerne évidemment un public très « cadré », cadre qui a d'ailleurs tendance à se resserrer chaque fois que la crise vient mettre à mal les vélléités de recrutements de nos entreprises.

Guerre des talents?

Peut-on réellement parler de « guerre des talents » pour les jeunes diplômés, dont on reconnait volontiers, partout dans le monde, et ce n'est pas le moindre des atouts de la France, la qualité de leur formation initiale ? Sur l'autel du « repli sur nos valeurs sûres, éprouvées », nos meilleurs talents « de demain » sont laissés sur le bord du chemin. Cette année, 1/3 de ces jeunes diplômés de Grandes Ecoles sont encore au chômage 6 mois après avoir quitté leurs études, sésame souvent payé au prix fort. Dans le même temps, ces jeunes diplômés pourront se consoler en voyant le sort réservé à nos étudiants issus de l'Université :ce sont 10% d'étudiants en plus qui se retrouvent sans emploi 6 mois après la fin de leurs études.

Séniors en marge de l'emploi

De la même façon, nos talents les plus éprouvés, ceux qui ont accumulé expérience et maturité tout au long d'une longue carrière, les séniors comme on a coutûme de les appeler … dès l'âge de 45 ans, se retrouvent eux aussi en marge de l'emploi chaque fois que le marché est pris d'un coup de froid. Et pourtant, tout le monde s'accorde à dire que la transmission des savoirs, l'expérience accumulée et le savoir-faire sont des valeurs premières pour gagner la compétition internationale dans laquelle sont maintenant engagée la majeure partie de nos entreprises. Faisant fi de tout cela, le taux de chômage de ces cadres séniors n'a jamais été aussi haut et, pire encore, n'apparait pas comme une cause nationale au regard de dispositifs beaucoup plus volontaristes pour les jeunes.Cette « Guerre des Talents » ne serait donc qu'une illusion ? Le chômage des jeunes et des séniors serait-il une fatalité ? Sans verser dans l'optimisme, la réponse est évidemment négative. Mais pour cela, il va falloir bouger et …. tiens le mot est très en vogue … réformer notre façon de former (parfois) et de recruter (souvent). Les chantiers sont  nombreux mais il faut pouvoir les adresser avec conviction et engagement.

L'arlésienne de la formation

Le premier peut apparaitre comme une « arlésienne » dans notre beau pays, l'apprentissage. L'entreprise cherche à engager des talents rapidement opérationnels au vu des enjeux de court terme qu'elle doit adresser ? L'apprentissage apparait, et pas seulement pour les formations techniques, comme une valeur sûre pour former, apprendre à se connaitre et de réaliser un recrutement « en parfaite connaissance » pour les 2 parties que sont le candidat et l'entreprise. Pas d'optimisme béat, mais ces 5 dernières années, les écoles de Commerce les plus en vues se sont lancées sur ce format d'apprentissage de nos futurs « cadres », cassant ainsi le mythe de l'apprentissage réservé aux étudiants en situation d'échec. Mais il faut aller plus loin et les Universités doivent accélérer leur mue tant la faible préparation de leurs étudiants au monde de l'entreprise s'avère être un handicap sévère … pour leurs étudiants !

Flexibilité du marché du travail

Le second est comme une évidence en France. Sans flexibilité du marché du travail, la tentation est et restera de recruter des « valeurs sûres ». Pas des potentiels en devenir. Des personnes ayant déjà fait leur preuve dans le même métier, le même marché … bref des clones. Caricature ou réalité ? Là aussi, de récentes évolutions vont dans le bon sens. La rupture conventionnelle, un des rares succès parmi les nombreux articles venus gonfler notre code du travail ces dernières années, l'allongement de la période d'essai, le statut d'auto-entrepreneur, simple et flexible, sont autant d'initiatives allant dans le bon sens. Mais ce n'est pas suffisant.

Relancer la formation

La formation enfin. Comment envisager de maintenir nos cadres à l'emploi toute une carrière quand les formations s'arrêtent à 40 ans et ne sont souvent l'initiative que du seul parti de l'entreprise. La nouvelle Loi sur la formation issue des négociations conclues récemment, par le portage individuel, va dans le bon sens. Elle permet à chacun d'assumer sa propre employabilité en investissant chaque année un peu dans sa formation. La meilleure façon probablement de combler le gap existant entre 2 générations, l'une fraichement formée et l'autre expérimentée mais parfois en marge d'un marché très impacté par les évolutions des nouvelles technologies. C'est en suivant ce chemin, et en le poussant surtout beaucoup plus loin, que l'on pourra parler d'une vraie guerre des talents. Avec 200 000 cadres au chômage et 17% de nos plus jeunes talents partant à l'étranger, nous avons encore de très belles ressources sur notre territoire nationale. A nous, entreprises, de savoir les cultiver tout au long d'une vie ! Et espérons, ensemble, que l'on ait à faire face à une vraie guerre des talents, bien réelle cette fois, signal d'un marché de l'emploi ayant repris des couleurs

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