mardi 4 mars 2014

Le XXIème siècle sera technologique ou ne sera pas… mais comment éviter que nos sociétés en deviennent invivables

Simplification du quotidien, plus grande liberté, accroissement de la longévité...les innovations technologiques semblent faites pour améliorer notre vie. Il est cependant indispensable de prendre le temps d'appréhender et de comprendre ces innovations pour éviter leurs contreparties. Car le risque est grand pour nos sociétés...

Atlantico : Quelles sont les attentes mises par nos sociétés dans les innovations technologiques ?

Nicolas Tenzer : Elles sont essentiellement au nombre de quatre. D’abord, elles sont censées nous apporter, grâce à la connaissance et aux techniques médicales et à l’amélioration des conditions de vie, une plus grande longévité ‑ ceci est globalement parfaitement avéré. Ensuite, elles sont largement faites pour nous simplifier la vie. Elles nous dispensent, notamment dans l’univers du travail, de certaines tâches pénibles ou répétitives, et, dans notre vie quotidienne, gâcheuses de temps et sans intérêt. Il est plus facile et rapide d’accomplir des démarches administratives ou de commander un voyage par Internet que de faire la queue au guichet ! En troisième lieu, elles sont censées nous apporter des informations en plus grand nombre, plus rapidement et en offrant des points de vue plus divers. Enfin, en nous permettant de communiquer et de recevoir ces informations, elles remplissent une attente de plus en plus universelle en termes de liberté et d’émancipation.
Bien sûr, cela ne signifie pas que toutes ces promesses aient été tenues et qu’il n’existe pas d’effets collatéraux et même contraires – par exemple, plus de liberté et de capacité pour les citoyens de déjouer les pouvoirs d’un côté, mais aussi plus de contrôle étatique, voire policier de l’autre ‑, mais omettre ces apports réels serait nier l’évidence. Dernière précaution : ne mettons pas aussi toutes les technologies sur le même plan et distinguons celles-ci de leur utilisation, qui peut, elle aussi, être restreinte ou à large échelle. Quoi de commun entre, notamment, les technologies biomédicales, celles de l’information et de la communication – dont il faudrait d’ailleurs séparer les usages sociaux et les utilisations de support d’autres technologies ‑ et certains processus technologiques industriels ?

L’introduction de technologies au sein de la communauté des Oji-Cree (au Nord des Etats-Unis) dans les années 1960, qui vivait jusqu’alors dans des conditions technologiques rudimentaires, a révélé, au cours du temps, une hausse des maladies (diabète, obésité), du nombre de cas dépressifs, de l’alcoolisme, etc. Les innovations technologiques ont-elles nécessairement un impact négatif sur nos sociétés ?

Sans doute, faut-il faire la part de ce qui, dans ces maux, est issu directement des innovations technologiques et de ce qui relève d’un changement brutal des conditions de vie et des relations sociales au sein de cette communauté. Au demeurant, cet exemple n’est pas isolé et concerne une multitude de sociétés ou de groupes peu développés partout dans le monde qui s’affrontent brutalement à la modernité. Cela concerne parfois des groupes bien plus larges que la communauté que vous citez. Dans celui-ci, il est certain qu’il n’y a pas eu là une appropriation de ces changements par ce groupe humain. Le facteur temps est décisif et c’est pourquoi j’ai parlé de brutalité. Dans le cas que vous citez, tout est venu d’un coup, entraînant une perte de tous les repères et une déstructuration des liens sociaux. La technologie, en tant que telle, est peut-être là relativement secondaire.

Les maladies précédemment citées (diabète, obésité), apparues après l’introduction d’innovations technologiques au sein des Oji-Cree, ont un lien avec le manque d’activités. Les innovations technologiques finiraient-elles par nous rendre feignants ?

Certes, la voiture, la télévision et, surtout, la modernisation économique vont de pair avec une sédentarisation des activités. Les maladies que vous mentionnez sont là aussi observables ailleurs et sont aussi liées à un changement du régime nutritionnel sur lequel les modes de consommation rapide, influencés par la publicité et le changement des rythmes de vie liés au passage de sociétés agraires ou même industrielles à des sociétés tertiaires, ont eu un impact majeur. Je ne dirais pas toutefois que les gens sont plus fainéants qu’autrefois parce qu’ils ont moins d’activités de plein air liées aux travaux des champs, ne parcourent plus des kilomètres à cheval ou à pied et restent vissés à leur fauteuil de bureau ou à leur poste de travail ! D’ailleurs, on perçoit une réaction contre cette consommation standardisée qui finira d’ailleurs par toucher de plus en plus les pays émergents et même en développement.

Les innovations technologiques ne nous empêcheraient-elles pas d’avoir recours à nos propres capacités/ressources, à nos propres forces humaines ? N’y aurait-il pas non plus le risque de nous rendre, à terme, associables/incapables d’interagir avec d’autres individus ? Comment parvenir à un équilibre entre nos capacités humaines et ces innovations technologiques ?

C’est sans doute là où le risque de fainéantise est le plus réel. La technologie, notamment Internet, ne pourra jamais remplacer le travail de la pensée tel qu’on peut le pratiquer en lisant un livre, en le commentant et, tout simplement, en prenant le temps de penser, d’imaginer et de rêver. Nous devons rétablir ces espaces où se crée la liberté véritable, celle de la pensée, qui suppose toujours la lenteur et même une forme d’inachèvement et d’hésitation – ce que nos sociétés ont de plus en plus de mal à accepter. Arrêtons de croire que tout peut se faire vite et que la pensée naît sans hésitation, sans erreurs, sans allers et retours.
Nous ne devons pas pour autant imaginer qu’il y ait une sorte de surdéterminisme technologique : nous pouvons être capables à la fois de tweeter en 140 signes et d’écrire des courriers électroniques de trois ou dix pages à des correspondants du monde entier pour échanger des idées, répliquer et approfondir. On peut les rédiger comme les "anciennes" lettres, garder un minimum de forme et de respect, et argumenter. L’essentiel, pour reprendre votre terme, est bien l’interaction. Il s'agit d’éviter de considérer, pour citer la formule d’Adorno, que la droite est le plus court chemin entre deux points ! Entre deux individus qui parlent, il ne doit pas y avoir de droite, mais des dialogues riches et compliqués, fondés sur des questions et des réponses sans fin. C’est à chacun d’entre nous de nous aménager cet espace de liberté et de penser non pas contre les technologies, mais aussi bien à côté d’elles et grâce à elles.

A-t-on réellement conscience des innovations introduites dans notre quotidien par la technologie et leurs conséquences ?

Je pense que non, du moins pour la plupart des gens, ou bien leur conscience en reste à la surface des choses. Ils en perçoivent les avantages concrets et certains risques évidents, notamment en termes d’atteinte à la privauté – même si, ne pouvant réagir, ils adoptent un certain fatalisme en la matière. Toutefois, ils ne réfléchissent que rarement à la manière de conserver, ne serait-ce qu’en termes d’organisation de leur temps, une maîtrise sur leurs choix de vie et leurs priorités et, précisément, cet espace de liberté où se forge la pensée.

Pour éviter de telles conséquences liées à l’introduction de ces innovations, que faudrait-il faire concrètement ? L’encadrement par l’éducation est-elle la piste à privilégier ?

L’éducation est certes la base de tout, d’autant que le risque de dépendance est encore accru chez les plus jeunes, avec des effets potentiellement plus graves car définitifs. Comme le disait Hannah Arendt, l’école doit rester le lieu sanctuarisé de l’apprentissage de la pensée, quand bien même il n’est pas question qu’elle se coupe de l’apport, malgré tout, des technologies. C’est en tout cas à ce stade qu’il faut apprendre leur bon usage, c’est-à-dire limité et contrôlé. Mais cela signifie d’abord donner une priorité aux enseignants de la langue, de la littérature, de l’histoire, de la philosophie et des sciences indépendamment de leur portée instrumentale.
Prenons aussi l’enseignement supérieur : je plaide pour que la dissertation reste la discipline reine dans la plupart des matières et que l’ensemble des concours et des examens accordent une place conséquente aux enseignements fondamentaux. Mais cela ne suffit pas. Je crois que les entreprises et les administrations doivent aussi privilégier, encore plus chez leurs cadres dirigeants, une capacité de réflexion libre et approfondie et leur en donner le temps. Des dirigeants d’entreprise que je connais, en France, en Europe et aux États-Unis, commencent à en être convaincus et des patrons d’université aussi. Encore une fois, l’essentiel est que chacun soit maître des innovations technologiques et que celles-ci nous facilitent la vie sans la régir.

En voulant nous rendre la vie toujours plus confortable, les innovations technologiques nous acheminent vers un monde "sofalarity" (= un futur sans inconvénients). Est-ce véritablement souhaitable ? Avec quels risques ?

La "sofalarity" est une utopie et une grande illusion ! Le monde ne sera jamais ainsi et les conflits, tant entre les États qu’au sein des sociétés et entre les personnes, ne s’éteindront pas grâce aux technologies. C’est d’ailleurs presque rassurant. Maintenant, si les nouvelles technologies limitent, par exemple, les accidents de la route (voiture intelligente) ou domestiques (sécurité) et contribuent à économiser l’énergie et à diminuer la pollution, qui pourrait les condamner ?
On sait aussi que toutes les technologies ont une contrepartie potentiellement négative à leurs avantages directs. Elles créent aussi de la dépendance et des comportements excessifs, qu’on peut regrouper sous l’appellation classique d’"aliénation". Nous devons considérer d’abord les technologies comme fondamentalement neutres, ce qui nous permettra de bien les utiliser et de les juger. Essayons aussi de mieux les connaître et étudions – anticipons – mieux leurs effets : c’est aussi un travail auquel la recherche publique et privée doit consacrer suffisamment de moyens et dont les citoyens doivent se saisir.

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