mardi 22 avril 2014

Ralentissons…

le dansL'actu vue parPierre Rabhi
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Pierre Rabhi répond aux questions des lecteurs de Kaizen sur le rapport de notre société au temps.
o-RALENTIR-TEMPS-facebook Marielle : Comment ralentir lorsqu’on est emporté par le courant intense de la société occidentale et contemporaine ?
Il n’y a pas de recette miracle ; cela relève de la décision de chacun. Ce n’est pas parce que la musique est rapide qu’on est obligé d’entrer dans la danse. Chacun est libre de déterminer sa propre cadence, même si je comprends qu’on puisse se sentir pris dans la frénésie collective avec aucune possibilité de changer. Car l’ensemble de la société est frénétique ! La marge de superflu dans nos consommations et dans nos vies est énorme et c’est aussi pour répondre à cette outrance que nous consommons du temps. Chacun peut décider de revoir ses besoins, se questionner sur la manière dont il dépense son argent et son énergie, renoncer au superflu pour se concentrer sur l’essentiel. Même dans nos loisirs, on reste souvent obnubiler par le temps. On le voit dans le sport : la victoire se joue à un dixième de seconde, c’est pathologique !
On parle de “s’évader” en vacances, ce qui veut dire quitter une prison. On a donc fait de la vie une séquestration et je ne comprends pas que l’on puisse accepter cette anomalie au nom du PNB.
Ralentir sous-entend de revenir à plus de sobriété, c’est ce que j’appelle la puissance de la modération. Jardiner, pour ceux qui le peuvent, est un acte magnifique qui permet notamment de se reconnecter aux cadences justes et originelles, celles dont témoignent nos pulsations cardiaques, mais auxquelles nous ne sommes plus attentifs.
Muriel : Je suis en lien avec beaucoup d’enfants et je suis souvent interpellée par leurs angoisses liées au temps et à l’inconnu qui se présente, même à court terme. Comment être confiant dans le moment présent?
N’oublions pas que nous avons tous été des enfants et que nous avons été ensuite complètement dévoyés par l’éducation compétitive. Il faut réussir, être performant, dominer les autres, se “conformer”, etc. Les écoles ressemblent à des manufactures fabriquant des êtres adaptés au précepte du temps-argent qui conditionne nos existences. L’éducation fragmente et divise ce qui est par nature unitaire. Elle met les enfants sous la pression du dogme et les coupe de leur champ d’innovation, de créativité et d’expression personnelle. Ce faisant, elle inhibe les valeurs féminines de l’intuition, de la patience, de la douceur, de la protection de la Vie. Tout cela génère énormément d’angoisse.
Retrouver la saveur du moment présent passe semble-t-il par l’apaisement du mental. C’est une question d’attention. L’enfant que nous avons tous été sait naturellement le faire. Il peut passer très vite d’un état à l’autre, de la tristesse à la joie, mais il perd cette faculté en grandissant.
Le mental rumine le passé, projette le futur et nous empêche d’être présent à ce qui est. On peut sembler présent à une action, mais notre mental est ailleurs. C’est une déformation énorme… Notre conscience devrait nous permettre d’observer le jeu de nos pensées, de voir à quel point elles sont volubiles et provoquent de l’inquiétude, et de les apaiser progressivement.
Isabelle : L’important est-ce vraiment d’être lent ou de vivre en pleine conscience ici et maintenant, c’est à dire savoir se laisser porter (même si c’est rapide) voire s’arrêter?
L’idéal est de pouvoir agir à sa propre cadence. Nous sommes souverains dans notre espace privé où notre libre arbitre peut s’exercer librement. Dans l’espace social, nous avons une fonction et sommes obligés de composer avec les autres. C’est là que nous sommes entraînés dans la cadence générale, les trains ne pouvant adapter leurs horaires à notre convenance ! Même notre respiration est devenue si haute et si haletante qu’elle témoigne du stress et de l’angoisse omniprésents en nous.
Etre lent n’est pas un but en soi. L’important est de retrouver une maîtrise sur sa propre existence et un rythme proche de nos cadences naturelles.
La sottise de l’humanité est d’accepter cette frénésie comme une norme. Pour nous y conditionner, le système gratifie la “réussite” de ceux qui offrent leur vie pour servir ce dogme. Quand je vois la manière dont la publicité vend du rêve et joue sur des simagrées, des symboles de beauté, de liberté, d’érotisme, etc., cela me donnerait envie de porter plainte pour tentative de crétinisation de ma personne !
Jean-Paul : Est-il temps de renforcer l’Ecologie Relationnelle dans les associations du mouvement de l’Agroécologie ?
Le facteur humain est toujours le plus défaillant. C’est le maillon faible sur lequel il faut effectivement travailler et il fait partie intégrante de l’agroécologie que nous préconisons comme une alternative globale de société. Se réunir autour de convictions et valeurs communes est magnifique mais cela ne suffit pas pour que la relation soit facile. Les couples en sont parfois le témoignage.
Le changement passe d’abord par soi-même, apaiser en soi les peurs et les angoisses issues de nos conditionnements pour tisser des liens plus sains avec les autres et pouvoir jouer la même partition sans cacophonie. Cela implique d’offrir aux autres notre bienveillance et de pouvoir bénéficier de la leur. Pour cela, Marshall Rosenberg et autres ont inventé des systèmes pour réapprendre à communiquer sans violence et re-convivialiser nos groupes. Les peuples premiers savaient très bien le faire naturellement. Dans certaines tribus indiennes, quand le groupe rentrait en disharmonie et donc en autodestruction, le chef était passible d’exil ou même d’exécution. Il avait le rôle de maintenir l’harmonie véritable et non de dominer. Ces peuples savaient être au service de l’intérêt collectif ; le bien commun était au centre de leur préoccupation. Dans notre société, l’individualisme a pris le pas sur la coopération naturelle. La solidarité est devenue anonyme, un pot commun où chacun met ses sous, au détriment d’une vraie convivialité. Avec la défaillance de tous ces dispositifs structurels, le temps de la solidarité factuelle au cœur du vivre ensemble a sonné et s’ouvre sur de nouvelles perspectives d’avenir, si nous en avons une véritable volonté.
David : Que pensez-vous de la polémique à propos de la dangerosité des antennes-relais de téléphonie mobile ? Le téléphone portable, devenu indispensable pour beaucoup d’entre-nous, est-il un objet révélateur de notre nouveau rapport au temps ?
Oui, le téléphone portable est très révélateur de notre rapport au temps. Il nous permet d’être à tout moment joignable mais contribue parfois à gâcher les rares parenthèses tranquilles que l’on peut s’accorder dans cette frénésie générale.
Il nous donne l’illusion d’une sociabilité permanente mais abolit la véritable relation, la saveur de l’attente, de la patience, de l’imaginaire… Il nous connecte dans la strate pratique mais nous déconnecte des strates conviviales, sensitives et sensorielles avec lesquelles nous avons évolué depuis l’origine.
La fascination qu’exerce cet outil tout comme l’ordinateur n’est pas rassurante, car dans le même temps il confisque au cerveau des fonctions essentielles comme la mémoire. Tous ces outils devenus indispensables prennent peu à peu le pouvoir sur l’humain. Je ne préconise pas de les abolir mais d’être très attentifs à ce qu’ils induisent.
Les nuisances psychologiques et physiologiques créées par les antennes et autres technologies ont été mises en évidence. Je suis stupéfait qu’on ne le reconnaisse pas et qu’on ne change rien.
Ce qui est certain c’est que ces outils ne génèrent pas de joie de vivre. Leur croissance est allée de pair avec celle des anxiolytiques. C’est la fascination du serpent. Nous sommes illusionnés et paralysés par nos prouesses pendant que nos espaces de liberté, de libre arbitre, de bien-être, etc. se restreignent toujours plus. Ces outils qui devaient nous rendre la vie plus facile nous ont plongés dans une dépendance sans précédent. Peut-on réellement appeler ça “progrès”?
Avec ces propos, je prends le risque d’être taxé de passéiste, alors que ma préoccupation est d’un ordre différent.

Retrouvez la suite de cette entrevue dans le prochain Kaizen (n°14 ; mai – juin 2014) qui vous invitera à ralentir.

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