jeudi 22 mai 2014

Comment atteindre le bonheur ?

- Si un aveugle conduit un aveugle, ils tomberont tous les deux
- Sauf s'ils se font confiance et ont un chien

Malgré ses vastes connaissances, le docteur Faust reste insatisfait et malheureux. Comment atteindre le bonheur ? Une signature au bas d'un parchemin suffira-t-elle ?
© Bettmann / Corbis

L'essentiel

- Faust est comme beaucoup d'entre nous : insatisfait, assoiffé de sens. C'est sur ce terrain de la frustration que l'hypothèse d'un pacte avec le diable fait son chemin.
- Goethe fait apparaître deux types de bonheur : l'un, artificiel, repose sur des illusions. L'autre, véritable, est à rechercher dans une forme de contemplation.
- Les recherches en psychologie confirment que nous nous faisons souvent des idées fausses sur le bonheur et qu'il vaut mieux ne pas le chercher si l'on veut le trouver.

Qu'est-ce qu'une vie réussie, et quel prix sommes-nous prêts à payer pour l'obtenir ? Ces deux questions n'ont cessé de hanter l'humanité depuis la nuit des temps : a-t-on renoncé pour autant à leur apporter une réponse ? Un coup d'œil sur les listes de best-sellers permet d'en douter : le bonheur, avec ses recettes et ses secrets, se vend très bien aujourd'hui. Toute une industrie s'est d'ailleurs développée : ce ne sont plus seulement la philosophie et la religion qui se chargent de notre bien-être, mais aussi la publicité, l'économie, la politique, et la science qui nous promettent désormais des horizons radieux. Chacun aurait droit au bonheur : grâce à la psychologie positive, aux sagesses orientales, par l'exploration spirituelle ou chimique des états de conscience, au moyen de thérapies alternatives et des perles de sagesse des gourous du développement personnel, nous serions tous aux portes de la parfaite satisfaction, et l'accomplissement de tous nos désirs serait imminent.
Ce fantasme d'un bonheur total, immédiat et automatique, c'est pourtant la littérature qui l'a immortalisé et incarné sous les traits du personnage de Faust. Ce dernier, on le sait, vendit son âme au diable pour transcender sa condition de mortel désenchanté.
Pour une vie pleine et réussie, il était prêt à concéder une éternité d'incertitude et d'abjecte soumission au mal. Parmi de nombreuses versions et interprétations, c'est dans le Faust de Goethe qu'il trouve son portrait le plus subtil et nuancé. Que nous dit aujourd'hui cette œuvre universelle sur la condition humaine et notre quête éperdue du bonheur ? Les recherches en sciences cognitives nous éclairent-elles sur les tourments de Faust ?

Qui est Faust ?

À cette œuvre épique aux ramifications infinies, Johann Wolfgang von Goethe a consacré près de 60 ans de sa vie. S'il fallait en retenir une scène, ce serait peut-être celle où Dieu et Méphistophélès, émissaire de Satan, évoquent la situation de Faust et sa soif infinie de connaissances. Méphistophélès décrit son ambition démesurée et son insatisfaction chronique : « Il est demi-conscient, je crois, de sa folie/Il voudrait décrocher les étoiles et les cieux,/Se gorger des plaisirs les plus délicieux/Et rien, proche ou lointain, de ce qu'offre la vie/Ne satisfait ce cœur dans sa mélancolie. » Si Dieu admet que Faust n'est pas, en l'état, la figure du serviteur idéal, il garde néanmoins espoir : « C'est dans l'obscurité qu'il me sert aujourd'hui,/Mais je le conduirai bientôt vers la lumière. » Méphistophélès lance alors un défi – « Bon ! que pariez-vous ? […] Donnez-moi donc licence,/Tout doucement, de vous le pervertir ! » –, que Dieu s'empresse d'accepter : « Je lui ai donc donné ce compagnon fidèle,/Le diable, qui l'agite et le force à agir. »
Et c'est ainsi que le docteur Heinrich Faust, alors qu'il songe à se suicider pour quitter un monde qui ne le satisfait plus, s'acoquine avec le diable, qui lui apparaît d'abord sous les traits d'un chien, puis se transforme sous ses yeux en étudiant voyageur, aux costumes élégants mais excentriques.
À ce moment du récit, Faust souffre déjà depuis longtemps de ne pouvoir trouver le bonheur. Savant universel, il constate avec dépit qu'il ne pourra jamais étancher sa soif de connaissances : « Ainsi donc, ô philosophie,/Et médecine et droit encor,/Hélas, et toi, théologie,/Je vous ai, d'un ardent effort,/Approfondis toute ma vie/Et je reste là, comme un sot,/Sans avoir avancé d'un mot. » Il est pris d'une « étrange douleur » et se languit sans fin. En fait, il ne fait aucun doute que Faust souffre d'une dépression assez grave : « Dès l'aube, à mon réveil, quelle horreur vient me prendre/[…] En songeant que ce jour qui se lève à mes yeux/Ne satisfera pas le moindre de mes vœux/[…] Et l'existence m'est une charge infinie/Et j'aspire à la mort et j'abhorre la vie. »
C'est de cet état de faiblesse que va profiter Méphistophélès : il n'a pas eu à forcer les choses pour faire accepter son pacte. Au contraire, c'est même Faust qui, lui-même, propose la transaction ! « Même l'enfer posséderait un droit ?/Fort bien ; l'on pourrait donc conclure un pacte/Avec vous, messeigneurs, en toute sûreté ? »

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